« Je te connais ! Vous, les journalistes, vous êtes des chiens de garde ! »…

par une militante de la France insoumise, à un meeting de Jean-Luc Mélenchon.

Que les gens qui m’écoutent régulièrement me prennent pour un journaliste est un problème. Un problème pour le journalisme. Car je n’en suis pas un et ne me suis jamais revendiqué comme tel. Certes, j’utilise les codes d’un reportage — interviews sur le terrain, montage, angle, éditorialisation —, mais ma volonté a toujours été de faire rire avant tout. Sauf qu’à une époque où certaines personnalités politiques confondent Le Gorafi avec un vrai média, où Donald Trump a été élu président des États-Unis en racontant connerie sur connerie, la frontière est de plus en plus ténue. Et cette tendance semble loin de s’arrêter. La preuve, on continue d’inviter sur les plateaux télé quelqu’un qui dit que Pétain a sauvé des juifs et qu’il faut changer les prénoms des enfants noirs et arabes. Comme dans un happening d’artiste contemporain intitulé « Maurice Papon is not dead ».

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un journaliste ?

Quelle est la pertinence d’un mot qui désigne à la fois un reporter de guerre en Syrie et un éditorialiste de TF1 ?

Peut-on comparer quelqu’un qui risque sa vie sur un front de guerre à un paillasson à carte de presse ?

« Aucun journaliste n’est objectif ! » est souvent une phrase balancée comme un reproche par les gens que j’interroge. Je suis bien d’accord avec eux. Même un rédacteur en chef essayant d’être le plus neutre possible choisira de mettre en avant une information plutôt qu’une autre. Il fait donc un choix, fondé sur sa subjectivité. Pourquoi continuer à ne pas l’assumer ?

Quand le GIEC publie un rapport qui promet des hausses de température et des cataclysmes en cascade, et qu’un journal met en une les fraudes aux allocations familiales, c’est un choix politique, caché derrière une supposée objectivité. Car c’est souvent la simple subjectivité des gens de pouvoir.

Car ils savent flatter nos bas instincts. Certains sujets attirent plus l’attention que les autres. Notamment parce qu’ils sont sulfureux. On aime le sale, l’interdit, les faits divers sordides. On aime frémir, se faire peur, se faire du mal. On aime regarder les accidents de bagnole, les documentaires sur Goebbels. On regarde DSK au 20 heures parce qu’on veut voir comment le mec s’en sort ou pas. Il y a un côté jeux du cirque qu’on peine souvent à assumer. Les talk-shows fonctionnent sur ce principe. On sait qu’il peut se passer quelque chose à tout moment, un dérapage, un potentiel scandale. On aime observer, scotché devant l’écran, la coloscopie du monde.

Seulement, à force, le sensationnel fausse la perception du réel. « On vit un grand remplacement », m’a dit une dame sur le marché d’un petit village du Berry. Pour elle, les étrangers étaient devenus le problème majeur de sa vie, bien avant les boutiques de sa ville qui ferment, les médecins qui mettent la clé sous la porte et les services publics délabrés. « Quand vous voyez ce qui se passe, ça fait peur », a-t-elle ajouté. « Mais ce qui se passe où ? » lui ai-je demandé. « Bah à la télé », m’a-t-elle répondu. Peut-être qu’en effet les coups de tonfa sont efficaces pour lutter contre ce sentiment d’insécurité. Encore faudrait-il les mettre dans les écrans plats.

L’idée n’est pas de nier la réalité mais d’essayer de la saisir dans sa complexité. Ce qui n’est pas franchement le but d’un reportage à sensation. Les audiences, seul baromètre des décideurs, poussent les médias dans cette course crasseuse, à cette soif insatiable du pire. À la télévision, c’est quasiment en temps réel que sont jugées les performances des émissions. Ces chiffres décideront des montants de vente des espaces publicitaires.

Autant dire qu’entre un 52 minutes sur Albert Camus et un Les cowboys des cités, enquête au cœur de la BAC, le choix sera vite fait. Chaque jour, le marché pervertit donc une noble vocation. Dans la même logique, les émissions de plateau coûtant moins cher que les émissions de reportages, les prétendus experts se succèdent pour commenter l’actualité, les sondages, la météo. Les astrophysiciens qui pensent que le vide absolu n’existe pas devraient se pencher sérieusement sur ce genre d’émission.

Alors quelle marge de manœuvre possède un journaliste de terrain à qui une rédaction demande un sujet sur l’augmentation du prix de la baguette de pain ? Contacter un économiste qui va analyser le coût des matières premières, des marges des actionnaires, des fluctuations du marché par rapport aux taux de change ? « Non merci, t’es gentil mais t’es pas en Master 2 de socio, » lui répondra gentiment son rédac chef. « Va devant une boulangerie et ramène-nous un beau micro-trottoir ! » Et voilà comment on en arrive à me confondre avec un journaliste.

Les médias qui envoient des équipes sur un quai de gare pendant une grève SNCF pour ne sélectionner que des gens hostiles aux mouvements sociaux font en réalité la même chose que moi. Mais eux s’imaginent en héritiers d’Albert Londres. Moi, en celui de Bozo le clown.


Guillaume Meurice. « Les vrais gens » Ed. JC Lattès.


Laisser un commentaire