Riches !

« Pour qu’il y ait des riches, il faut bien qu’il y ait des pauvres. C’est comme ça, c’est la vie ! » par un homme d’une quarantaine d’années, costume gris, chaussures vernies, au Salon de l’optimisation fiscale.

Parler d’argent déchaîne fougue et passions. J’en ai interrogé certains qui n’en ont pas, qui vivent dans la rue, une cave, pour lesquels tout n’est que survie et débrouille. J’en ai interrogé qui en veulent toujours plus, alors qu’ils gagnent dix fois votre salaire plus rapidement que vous n’avez mis de temps à lire cette phrase.

Pourtant, quelle plus belle invention que l’argent ? Sans doute une des plus formidables de l’humanité. Elle relie les humains grâce à un pacte uniquement fondé sur la confiance. Si je te donne ce bout de papier, tu pourras aller acheter quelque chose à quelqu’un, car lui aussi croira que ce bout de papier a de la valeur. De plus, il permet à un cultivateur de topinambours d’aller chez son dentiste qui n’aime pas les topinambours, sans devoir lui échanger de la marchandise contre un détartrage. Bref, l’argent est une riche idée.

En pratique, c’est un peu plus compliqué. De simple outil, l’argent est rapidement passé à symbole de pouvoir et donc moyen de domination. Car tant qu’il circule et joue son rôle de flux, il est très efficace. Mais dès qu’on veut faire de lui un stock, qui plus est un stock le plus important possible, cela ne va pas sans quelques gros problèmes. Comme lorsqu’on construit un barrage en amont d’une vallée irriguée par de nombreux affluents. Sans vouloir faire un mauvais jeu de mots, tout est ici question de liquidité.

C’est pour ça qu’il y a des paradis fiscaux », m’a-t-on répondu un jour. Comme si l’argent avait sa propre vie, comme s’il décidait tout seul de s’exiler. Les personnes tenant ce genre de raisonnement font semblant de confondre les impôts avec une sanction, alors qu’ils ne sont qu’un moyen d’organiser un semblant de vie commune. « Est-ce que, lorsqu’on circule sur la voie publique, un feu rouge est une sanction ? Est-ce que vous militez contre cette oppression qu’est le panneau STOP ? » n’ai-je de cesse de questionner.

« Il y a une urgence bien plus importante à lutter contre la fraude aux allocations familiales que contre la fraude fiscale », m’a-t-on également déclaré. Outre que les ordres de grandeur ne sont absolument pas similaires, puisqu’on parle en millions pour la fraude dite sociale et en milliards pour l’argent soustrait aux impôts, notons qu’une personne qui touche le RSA ne risque pas de détourner l’argent. Elle va bien souvent le réinvestir dans l’économie réelle en achetant de quoi se nourrir et se loger, si elle le peut. Il est plus rare qu’elle ouvre un compte aux îles Caïmans. Dans les discours des financiers, on parle évidemment de « faire travailler son argent » plutôt que soi-même. C’est très malin, et ça laisse beaucoup de temps pour dire aux chômeurs qu’ils sont rien que des feignasses.

Quel sens cela peut-il avoir d’accumuler des sommes telles que celles du classement Forbes ? Jusqu’à quel montant faut-il les laisser grimper avant d’enfermer les riches en hôpital psychiatrique ? Et pour quel motif ? Trouble du comportement ? Paranoïa ? Les deux. Car sinon, quel besoin auraient-ils de se planquer sans arrêt derrière des gardes du corps, dans des maisons avec vidéosurveillance, des quartiers ultra-sécurisés, des ghettos. « Il faut en finir avec ces zones de non-droit, ces territoires perdus de la République. »

Le plus terrible dans cette histoire, ce sont celles et ceux qui se sacrifient dans des boulots mal considérés ou qui se retrouvent broyés par des licenciements massifs, mais qui continuent à défendre ce système. Parce que le bourrage de crâne est efficace, et que l’illusion du bon sens joue à plein. Lorsqu’à un meeting d’Emmanuel Macron, j’ai rencontré des travailleurs précaires qui me disaient « C’est lui notre candidat. Il nous défend », j’ai eu la sensation de discuter avec un carpaccio de merlan défendant un requin blanc.


Guillaume Meurice. « Les vrais gens » sociologie de trottoir. Éd. Lattès


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