POOOOOvre type !

Dessin de Zorro. Charlie Hebdo. 04/05/2022

Vous pensiez que la liberté d’expression n’avait pas de prix ?

Détrompez-vous. Elle vaut très exactement 44 milliards de dollars.

C’est ce qu’a déboursé Elon Musk, patron de Tesla et de SpaceX, accessoirement considéré comme l’homme le plus riche du monde (fortune estimée à plus de 250 milliards de dollars), pour devenir l’heureux propriétaire, sans partage, de Twitter. Et le seul but de ce rachat mirobolant serait, aux dires de l’acquéreur, l’attachement viscéral à la « liberté d’expression » : « [elle] est le fondement d’une démocratie qui fonctionne, et Twitter est la place publique numérique où sont débattues des questions vitales pour l’avenir de l’humanité ».

Mais avant d’être un givré bourré de TOC et de lubies, un crypto-milliardaire qui ne jure que par l’homme « augmenté » et l’intelligence artificielle, qui rêve de coloniser Mars et qui baptise ses enfants de noms de robots ou d’extraterrestres new age (X AE A-XII, Exa Dark Siderael), Musk est d’abord un homme d’affaires qui usine aussi dans le concret -(la bagnole électrique et les satellites), et avec succès.

Or, dans les affaires, on ne fait pas de philosophie.

Si la banque Morgan Stanley a accepté de lui prêter 21 milliards de dollars sur ce coup-là, ce n’est sûrement pas par amour de la liberté d’expression. Ni pour ses beaux yeux de libertarien forcené.

Acquérir pour une somme de toute évidence disproportionnée un réseau social qui, en termes de profits, ne pèse pas grand-chose, paraît-il, face au chinois TikTok ou au géant Facebook, quelle drôle d’idée… Pas si sûr. Si Twitter ne compte que 217 millions d’utilisateurs actifs quotidiens, contre près de 2 milliards pour Facebook, un quart des comptes sont détenus par des journalistes, et 83 % des leaders politiques et économiques mondiaux s’y ébattent (1).

On peut le constater chaque jour, chaque heure, chaque minute, on ne fait pas d’information et on ne fait pas de politique sans s’appuyer sur Twitter. Un tweet de 280 caractères fait plus de buzz et produit plus de commentaires que n’importe quelle enquête approfondie ou n’importe quel meeting.

Donald Trump a gouverné pendant quatre ans avec Twitter. Ce n’est qu’à la suite de son soutien à l’attaque contre le Capitole qu’il a été viré du réseau social. Avec le nouveau propriétaire, qui prône la liberté d’expression absolue, il pourrait d’ailleurs y faire son grand retour.

Soyons sérieux. Elon Musk n’a pas besoin de s’acheter Twitter pour y dire n’importe quoi. Il le fait déjà comme simple utilisateur – aux 80 millions d’abonnés, quand même. Pas plus tard qu’en février dernier, il avait par exemple comparé Justin Trudeau à Hitler, mèche et moustache à l’appui…

Curieusement, le seul à avoir deviné ce qui motive réellement cette main basse sur le réseau social est Thierry Breton. Alors qu’il vient justement de finaliser le futur Digital Services Act, destiné à encadrer les grandes plateformes numériques (à partir de 2023, pas de panique), le commissaire européen au marché intérieur a prévenu le milliardaire : « Qu’il s’agisse de voitures ou de plateformes numériques, toute entreprise opérant en Europe doit se conformer à nos règles. Et ce, quel que soit l’actionnariat. M. Musk le sait très bien ».

Il le sait, mais il a l’intention de s’en foutre, autant que possible. Déjà, il a annoncé qu’il retirerait Twitter des entreprises cotées en Bourse aux États-Unis, afin d’échapper à toute régulation extérieure. Même la loi, pourtant très souple, du marché l’emmerde.

Elon Musk dévoile ce qui se cache derrière la mégalomanie faussement fantaisiste et l’apparente « coolitude » de tous les multi-milliardaires des « nouvelles technologies ». En attendant de vivre trois mille ans et de conquérir l’Univers, il veut, bien plus prosaïquement, pouvoir façonner les opinions à sa guise, jongler sans entraves avec les algorithmes, manipuler les marchés financiers – comme il l’a d’ailleurs déjà fait, sur Twitter justement.

Avec l’« oiseau bleu », il s’est acheté une arme d’influence massive, un outil purement politique hors de toute régulation et à l’abri de tout contrôle, en dehors du sien. Pour cela, il y a mis pas loin d’un cinquième de sa fortune. Preuve qu’il ne plaisante pas.


Gérard Biard. Charlie hebdo. 04/05/2022


1. blogdumoderateur.com/chiffres-twitter


Une réflexion sur “POOOOOvre type !

  1. jjbadeigtsorangefr 09/05/2022 / 15:11

    Il a le fric pour exercer SA liberté d’expression, le malheureux………………Vive le capitalisme.

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