Prendre son pied !…

Expression

 Si le mot a littéralement explosé dans l’usage il y a une dizaine d’années parmi les groupes de jeunes, il est loin d’être une création récente…

En fait, il avait déjà une longue carrière derrière lui, mais au sens exclusif de « jouissance sexuelle ». L’expression déjà popularisée apparaît en 1936 dans Mort à crédit de L.-F. Céline : « Le râleux facteur l’a surprise un soir, derrière la chapelle, à l’extrémité du hameau, qui prenait joliment son pied avec Tatave, Jules et Julien ! »

Cependant sa circulation, attestée dès le début des années 1920, semble avoir été d’abord réduite à des communautés d’argotiers parisiens, du début du siècle, noctambules affirmés et clients plus ou moins réguliers des « maisons closes », lesquelles étant des points de rencontre privilégiés entre le « milieu » et le public, ont joué, tout au long de leur existence, le rôle de véritables centres de diffusion du langage souterrain.

C’est en effet dans le monde des truands que le pied, « jouissance », a pris naissance. Son étymologie est le « pied », ancienne mesure de 33 cm — et il désignait dès le XIXᵉ siècle la « mesure », la part qui revient à chaque voleur dans le partage du butin. G. Esnault relève pour 1872: « Mon pied, ou je casse ! » (Je dénonce.)

Selon les mêmes sources, il entre aussi dans plusieurs locutions populaires : « J’en ai mon pied ! j’en ai assez, ou plus qu’assez (1878). Ça fait le pied, c’est juste (1894). Chacun pour son ‘pied, chacun pour soi. »

On peut rapprocher également de ces divers sens l’expression du début du siècle y a du pied — c’est-à-dire des « bonnes choses », du « plaisir en perspective » très en faveur dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, et que Louis Forton prêtait à ses célèbres Pieds-Nickelés : « On voit tout d’suite que c’est un gonce au pognon, bonne affaire, les poteaux ! Du moment qu’il a du mastic dans les calots et qu’il prend Croquignol pour la fille à William Binette, y a du pied ! »

« Prendre son pied dit P. Guiraud — c’est donc prendre sa part. Il semble bien qu’à l’origine l’expression s’applique à une femme. Elle se rattache peut-être à l’idée que la femme doit recevoir son dû (son picotin, sa mesure d’avoine). »

Ces origines purement lexicales étant établies, il n’en reste pas moins vrai que l’engouement actuel du « pied » se rattache pour le grand public à la vieille croyance que la jouissance sexuelle à son apogée s’accompagne d’un frémissement dans les pieds qui fait s’écarter les orteils.

On dit aussi que certains, au moment de l’orgasme, empoignent leurs propres pieds ! Très ancienne pratique d’ailleurs que relevait déjà Aristophane chez ses contemporains !


Claude Duneton « La Puce à l’oreille »


Laisser un commentaire