Deux services de « pointe » désertent l’hôpital public

Hémorragie inédite à l’AP-HP : des as du bistouri passent au privé…

Le « mou » se fait la malle…

La formule résume le séisme qui secoue l’hôpital Beaujon, l’un des plus importants de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) : une bonne partie des deux équipes spécialisées dans la chirurgie digestive (le « mou », en argot médical) va passer, à l’automne prochain, au secteur privé. Seul le service consacré aux malades du foie et du pancréas devrait échapper à ce coup de bistouri…

Comme plusieurs de leurs collaborateurs, les professeurs Yves Panis (chirurgie colorectale), Francisca Joly et Yoram Bouhnik (gastro-entérologie) se sont laissé séduire par le groupe privé Hexagone Santé Participations. Propriétaire de trois cliniques à Neuilly-sur-Seine (Ambroise-Paré, Hartmann et Pierre Cherest), cette holding s’apprête à regrouper ses activités au sein d’un établissement neuf de 380 lits.

Transfusion de patients

Contrôlé par des sociétés familiales installées au Luxembourg et en Belgique, le groupe compte profiter de ce déménagement pour tailler des croupières à l’AP-HP. Pour la seule gastro-entérologie, de 2 000 à 3 000 patients pourraient ainsi tomber dans son escarcelle. L’agence régionale de santé d’Ile-de-France ne moufte pas. En 2015, sans trop barguigner, elle avait accordé à Hexagone Santé le droit d’augmenter le nombre de ses lits de chirurgie di­gestive dans sa nouvelle clinique.

Le départ des distingués professeurs a surpris nombre de leurs confrères. « Ils se montraient tous de fervents défenseurs du service public et des soins de qualité. Je ne les vois pas partir seulement pour de l’argent », s’étonne l’un d’eux. Joints par « Le Canard », les intéressés bottent en touche. « Tout ça n’est pas finalisé, on ne veut pas créer le buzz », minaude le professeur Panis. « Nous sommes en discussions pour ouvrir un centre de soin et de recherche. A ce stade, je ne souhaite pas communiquer », évacue son collègue Bouhnik.

Jamais, en tout cas, l’Assistance publique n’avait connu une hémorragie médicale aussi brutale en faveux d’une entreprise lucrative. Elle semble pourtant ne pas prendre l’affaire au tragique. La direction se contente d’assurer que « le recrutement des successeurs sera engagé dans les semaines qui viennent » et que les services concernés seront « maintenus ». « Il va quand même falloir trouver les compétences nécessaires… » lâche, amer, un toubib qui a choisi de continuer d’exercer à Beaujon.

Si l’AP-HP se vante de compter environ 12 000 médecins, elle évite de communiquer sur le nombre de ceux qui partent (à temps partiel ou complet) dans le privé. Le public, il est vrai, ne peut rivaliser avec les offres, parfois mirobolantes, de ces boîtes qui cherchent à attirer les grands pontes pour mieux capter leur clientèle.

Pour le petit personnel, c’est plutôt l’inverse : infirmières et aides-soignantes sont (un peu) mieux payées dans le public. Sauf que ce bonus est largement compensé par une énorme surcharge de travail, qui pousse ces salariées à démissionner en masse.

Coquelicot fané

Faute de troupe, l’hôpital Saint-Louis a ainsi été sur le point (de suture) de fermer, à la mi-avril, son service de pointe d’immunopathologie, baptisé « Coquelicot 4 ». Sur ordre ministériel (tombé à point entre les deux tours de la présidentielle), l’AP-HP a fini par ouvrir le tiroir-caisse.

Les cinq infirmières de jour qui ont accepté de venir bosser (en plus) la nuit devraient désormais toucher 450 euros brut de bonus mensuel et être payées en heures sup’ avec une surmajoration de 50 %. Malgré ce rab de pognon, le service tourne toujours avec la moitié du personnel nécessaire.

« Ce n’est pas viable longtemps, tout le monde est épuisé », commente un toubib. « Ce n’est que du sparadrap, renchérit l’un de ses collègues, les autres services vont suivre : celui des lymphomes est à deux doigts de fermer et celui des greffes osseuses va voir partir six de ses infirmières d’ici à la fin de l’année. »

Après Coquelicot 4, bientôt Chrysanthème 5 ?


Hervé Liffran. Le Canard enchaîné 04/05/22


Une réflexion sur “Deux services de « pointe » désertent l’hôpital public

  1. jjbadeigtsorangefr 05/05/2022 / 22:58

    La mauvaise santé des uns fait la fortune de certains……..

Laisser un commentaire