Comme un air de fête au-dessus des décombres

J’ai beaucoup crié, avec de jeunes crétins de mon âge « Chaud, chaud, chaud, le printemps sera chaud ! » Chaque année, et même en plein hiver, nous espérions revivre le mai de l’année 68, qui jamais ne revint. Et voilà qu’il y a dans l’air quelque chose qui m’y fait penser. Qui n’est pas de la nostalgie. D’abord les actions d’Extinction Rebellion, ce groupe lancé il y a quatre ans en Angleterre. Caractéristiques : pas de chef, en tout cas apparent ; autonomie des très nombreux groupes locaux (rebellion.global/fr/groups/#countries); et, bien sûr, action directe contre le dérèglement climatique.

Vous avez fatalement entendu parler du blocage de la porte Saint-Denis, à Paris. Moi, je crois beaucoup à la ténacité. Et à l’occupation au long cours, quels que soient les risques encourus, de lieux jugés importants. Cela ne peut que continuer et s’amplifier, car c’est le moment de sortir de soi le meilleur, et il n’y en aura pas d’autre. Bien sûr, cela implique une solidarité totale, inconditionnelle avec tous ceux qui agissent. Ici en tout cas, ils peuvent compter dessus.

Au moment où j’écris ces lignes, le 19 avril, la porte Saint-Denis est toujours tenue, et d’autres actions éclatent un peu partout, par exemple devant des McDo hier. Et à trois reprises, de drôles de zèbres, très courageux, ont stoppé la circulation sur l’A13 à la sortie de Paris. Il faut voir(1) ! Ils sont quatre à sauter sur l’autoroute, dépliant une banderole, silencieux. Les bagnoles s’arrêtent, des bagnolards sortent de leurs engins, évacuent les activistes, des bagnoles repartent, les activistes reviennent, les flics débarquent. Il est possible que les quatre aient des emmerdes, on suivra.

Par ailleurs, un autre mouvement prometteur émerge de cette si désastreuse période électorale. Bien que nébuleux encore, il s’appelle Retour sur terres, au moins pour une journée spéciale qui aura – a déjà eu – lieu le 26 avril, deux jours après le résultat de l’élection présidentielle. Qu’est-ce ? Une sorte de confrérie nationale de toutes les luttes engagées contre « chaque projet destructeur du vivant, de [la] santé, [des] terres ». Et ça fait du monde. Citons en vrac la bagarre de Saint-Colomban (Loire-Atlantique) contre l’extension de carrières de sable Lafarge et l’étalement de maraîchers intensifs ; l’extraordinaire élan contre les bassines (de grands réservoirs d’eau volée aux écosystèmes) dans les Deux-Sèvres ; la mobilisation contre les retenues collinaires – réserves d’eau pour les canons à neige – à La Clusaz (Haute-Savoie); la défense à Besançon (Doubs) des jardins des Vaîtes – 34 hectares faits de jardins populaires, d’une ferme bio, de zones humides, de bois -, menacés par un imbécile projet d’écoquartier porté par la mairie.

L’appel pour le 26 avril (2) affirme que 400 collectifs existent partout en France, et ce n’est pas une menterie. En atteste le rapport du sociologue Kevin Vacher(3), qui a la grande force d’entremêler une démarche rigoureuse et scientifique tout en s’appuyant sur l’« expertise citoyenne ». Oui, cela s’appelle marcher sur un fil, mais cela paie.

Parmi les résultats, ce résumé éclairant de l’auteur : les bagarres locales s’articulent autour de trois pôles. D’abord, « l’artificialisation massive des sols, l’extension urbaine et une logique d’extension d’un consumérisme démesuré ». Ensuite, «la concurrence des territoires et les logiques de métropolisation ». Enfin, «la mise au service des institutions publiques au profit du secteur privé, notamment les multinationales ».

Mais revenons en arrière, avec Extinction Rebellion. L’un de ses fondateurs, le Britannique Roger Hallam, a en 2019, dans un entretien avec l’hebdomadaire allemand Die Zeit (4), énoncé une phrase étonnante : « Contrairement aux mouvements de gauche classiques, nous n’excluons personne. Même ceux qui pensent un peu de manière sexiste ou raciste peuvent nous rejoindre. »

Moi, je sais bien ce que je pense de ces mots, mais vous, mais toi? Je vais attendre quelques courriers avant d’en dire plus.


Fabrice Nicolino. Charlie hebdo. 27/04/2022


  1. tinyurl.com/2p8vwnt8
  2. tinyurl.com/2p8Wemn8
  3. tinyurl.com/y7n2h26s. Ce n’est pas une raison pour masquer le désaccord personnel sur l’usage de l’écriture dite inclusive.
  4. En allemand, et… payant tinyurl.com/6n2we4xr. Précisons que Hallam, deux mois plus tôt, a été mêlé à une bien lourde controverse. Mais ce n’est pas le sujet.

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