Découvrir le pot aux roses

Découvrir le pot aux roses (de nos jours, le secret, le mystère d’une affaire) est une façon de parler qui date au moins du XIIIᵉ siècle où on la rencontre déjà bien établie dans un Dit de vérité :

Car je tantost descouvreroi

Le pot aux roses.

Comme le remarque P. Guiraud, « ces mystérieuses roses ont depuis longtemps exercé la sagacité des linguistes ». Certains ont formulé l’hypothèse d’un pot de fleurs : le « pot aux roses ornant la fenêtre ou le balcon des belles, et sous lequel les galants plaçaient les billets doux qu’ils leur adressaient » propose M. Rat un pot que, naturellement, le mari jaloux pouvait « découvrir ».

Plusieurs détails rendent cette proposition inacceptable étant donné l’ancienneté de la locution. D’abord le « pot de fleurs » ne s’emploie que depuis le XVIIᵉ siècle et le mot « découvrir » n’a pris le sens de « faire une découverte » que vers le XVIᵉ siècle. Enfin, inconvénient majeur, les rosiers ne se cultivent pas en pots ! Du moins la rose actuelle, persistante, embellie, est une fleur relativement récente, qui s’est surtout développée avec les progrès de l’horticulture au début du siècle dernier.

Les roses d’antan dérivaient directement de la simple églantine avec laquelle elles étaient plus ou moins confondues, comme en témoigne le vieux proverbe pessimiste : « Il n’est si belle rose qui ne devienne gratte-cul ! » C’était une fleur fragile, passagère, éclose à midi, fanée le soir, de tout temps le symbole de la fugacité des belles choses.

C’est à cause d’une observation botanique directe, et non par hyperbole, que les poètes se désolent de voir la rose fanée au soir de son éclosion :

Les roses overtes et lees(épanouies)

Sont en un jor toutes alees

dit le Roman de la Rose; plus tard Malherbe lançait sa fameuse lamentation. Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L’espace d’un matin.

Autre supposition, le pot aux roses serait un « pot au rose », c’est-à-dire un « pot qui contient le rose dont les femmes se fardent »; le découvrir serait alors découvrir l’artifice, le « secret de la toilette d’une femme ». La même objection reste valable quant au sens tardif du mot découvrir, et de plus « la locution est d’une époque où la prononciation maintient distincte l’opposition au rose / aux roses et le pluriel est solidement attesté (P. Guiraud, Les Locutions françaises, op. cit.) ».

En fait les exemples montrent que le sens ancien de l’expression est non pas « trouver » une chose cachée, mais au contraire « découvrir » au sens de « dévoiler, révéler un secret » qui devait normalement être gardé par la personne qui le laisse échapper. Voici comment l’emploie notamment Charles d’Orléans au XVᵉ :

De tes lèvres les portes closes

Penses de sagement garder;

Que dehors n’eschappe parler

Qui descouvre le pot aux roses.

Comme le démontre judicieusement P. Guiraud’, il s’agit donc de « découvrir », au sens tout à fait matériel d’« enlever le couvercle » d’un pot qui contient des roses. Le secret apparaît alors…

Malheureusement, en ce qui concerne la locution, c’est à partir de là que le mystère s’épaissit ! Pourquoi ces roses dans un pot ? A quel usage ? Et surtout pourquoi recèleraient-elles un secret ?… On peut penser très matériellement à l’eau de rose, cet ancêtre des parfums, en grande faveur au Moyen Age, obtenue par distillation de pétales de roses macérés. L’eau de rose était considérée comme un liquide particulièrement pur et précieux. La jeune fille du Guillaume de Dole, calomniée par le vilain sénéchal , pleure de bien jolies larmes :

Lermes plus cleres d’eve rose

li couroient aval le vis (visage)

Comme tout parfum elle s’évente et s’évapore si on laisse le pot découvert… L’odeur se répand dans la pièce et révèle le secret de son existence ?… Ce n’est pas particulièrement concluant.

Pierre Guiraud aborde la même voie, mais en orientant son hypothèse sur la fabrication de l’essence de roses : « La Grande Encyclopédie en décrit longuement la distillation dans une  » vessie  » ou cornue qui était une « sorte de matras dé la panse duquel sort un tuyau, etc. Ce récipient dont les parfumeurs ont autrefois fait mystère, peut servir commodément aux distillations des huiles essentielles un peu précieuses « .

On voit l’intérêt de cette citation et de la phrase que j’en souligne; le mystère est peut-être imaginaire et dérive tout simplement de notre expression, mais il n’est pas interdit cependant de voir dans le pot aux roses la cornue des parfumeurs.

Par ailleurs, Littré et le Larousse du XIXe siècle définissent rose comme un terme d’alchimie, la rose minérale étant une poudre résultant de la sublimation de l’or et du mercure. Je n’ai pu nulle part retrouver la trace de cette opération, mais elle fait songer à la pierre philosophale, qui est le symbole même du secret et du mystère. Notre pot aux roses pourrait donc bien être la cornue des alchimistes.

« Nous nous garderons — ajoute P. Guiraud (Op. cit.)de défendre ces hypothèses, nous ne les donnons au contraire que pour mieux montrer comment l’imagination se laisse entraîner sur la pente étymologique. »

Il est vrai que l’on ne voit pas clairement comment ces cornues, contrairement à un « pot » ordinaire, pourraient être « découvertes ». Par contre ces indications renvoient pertinemment à l’idée de secret attachée depuis toujours à la rose. L’expression latine sub rosa, « sous la rose », qui signifie « en grand secret », est employée un peu partout dans les langues européennes.

L’origine de cette locution est elle-même obscure. La légende veut que Cupidon ait donné une rose à Harpocrates, le dieu du Silence, pour lui demander de ne pas trahir les amours de Vénus. La rose en serait devenue le symbole du silence.

Autrefois on sculptait une rose au plafond des salles de banquets pour rappeler aux hôtes que les confidences échangées à la faveur des libations n’étaient pas destinées à courir les rues… Au XVIe siècle on prit également l’habitude de graver une rose sur les confessionnaux !

La rose bien gardée, symbole de l’amour et du mystère qui l’enveloppe, constitue précisément l’argument du célèbre Roman de la Rose. Le poète est amoureux d’une rose, ou plutôt d’un bouton vermeil, qui embaume le jardin d’Amour. Mais les rosiers sont entourés d’une haie « fete d’espines mout poignant », et gardés par des figures allégoriques telles que Danger, Honte, Peur… Devant la hardiesse de l’amoureux qui a osé prendre un baiser, Jalousie fait construire une puissante forteresse pour protéger les rosiers. Il ne reste au poète qu’à se lamenter de ne plus voir la rose « qui est entre les murs enclose ».

Et quant du bessier me recors(je me souviens)

 qui me mist une odor au cors

assez plus douce que de basme,

par un poi que je ne me pasme,

qu’encor ai ge au cuer enclose

la douce savor de la rose.

Ces tours d’horizon replacent certes le pot aux roses dans un contexte auquel il n’a probablement pas échappé à l’époque où il s’est formé, sans pour autant éclairer son origine de façon déterminante. Il y a quelque ironie à penser que cette expression gardera peut-être éternellement son secret !


Claude Duneton. « La puce à l’oreille »


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