Être handicapé, au temps de la Préhistoire…

La solidarité et la compassion remontent à loin !

Jeune discipline, l’archéologie du handicap le montre, comme l’explique l’archéo-anthropologue Valérie Delattre. […]

À l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), à Paris, les patients de cette archéo-anthropologue sont en effet les squelettes « différents ». Des corps accidentés, malmenés, dont elle s’attache à raconter l’histoire, qu’il s’agisse des statues de dieux réparés de la haute Antiquité ou d’anonymes infirmes, munis de prothèses dès l’an mil. En quinze années de recherches, cette protohistorienne – spécialiste de la période entre les IIIe et Ier millénaires avant J.-C. – a ainsi mis sur pied une nouvelle discipline : l’archéologie du handicap.

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  • Comment est née l’archéologie du handicap, discipline nouvelle et insolite ?

Longtemps, travailler sur cette thématique paraissait incongru pour un archéologue. Un jour, un champion paralympique m’a interrogée sur le sort de ses semblables dans le passé et j’ai été incapable de lui répondre. C’est ainsi que, de façon tout à fait personnelle, j’ai rencontré le handicap.  […]

  • Comment étudier le handicap sur des vestiges parfois vieux de plusieurs milliers d’années ?

Le travail est difficile, d’abord parce que le handicap ne laisse souvent pas de traces ostéologiques : la surdité, par exemple, ne se voit pas sur un squelette. Ensuite, le handicap du XXIe siècle n’est pas celui du paléolithique.

Prenons les fractures : nous ne savons les réduire que depuis la fin du Moyen Âge. Avant cela, on soudait n’importe comment, avec une perte de longueur du membre, et la personne boitait.

Nous avons donc revisité les définitions jusqu’à retenir le fil conducteur de l’empêchement : de la préhistoire jusqu’à maintenant, je suis handicapé si j’ai un souci de santé, inné ou acquis, qui m’empêche de vivre normalement au quotidien. En dix ans, notre équipe a réuni une immense base de données scientifiques qui raconte l’histoire d’individus qui ont vécu amoindris. Que s’est-il passé ? Les a-t-on réparés, pris en charge ? Comment leurs proches ont-ils géré leur différence ?

  • L’empathie non plus ne laisse pas de traces archéologiques… Comment la mettre en évidence ?

Le lien d’un être humain à un autre est impalpable. Mais il est possible de tirer un fil à partir d’une pathologie, et ensuite, de tisser un récit autour du sujet touché et de ses proches qui l’ont épaulé, accompagné, soigné, réparé. Et c’est là que surgissent des notions d’aide, d’entraide, de prise en charge.

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  • On sait donc qu’il y avait entraide à la préhistoire, mais sait-on comment était perçue la différence ?

À ce jour, les plus vieilles sépultures d’Homo sapiens sont celles de Qafzeh, en Israël, cent mille ans avant notre ère. Dans l’une d’elles, se trouve un adolescent d’environ 13 ans, qui a été enterré soigneusement avec deux bois de cerfs. Les collègues qui l’ont étudié ont montré, en faisant une empreinte de son crâne et en restituant son cerveau en 3D, que celui-ci comportait des lésions très importantes, qui devaient avoir des répercussions fortes sur son autonomie. Or, ces deux bois de cervidés n’étaient ni un jouet ni un outil. Le cerf, c’est le transporteur des âmes vers l’au-delà. C’est donc un enterrement avec une plus-value, qui montre que cet enfant, différent ou dépendant, n’a pas été rejeté.

Même chose dans la grotte de Shanidar, en Irak, où repose un vieil homme du paléolithique, qui était manchot, borgne, boiteux, mais a été enterré à l’égal d’un autre, avec des pollens, donc des fleurs, quarante-cinq mille ans avant notre ère. Quelles que soient les périodes ou les religions, on se comporte dans la vie comme dans la mort. Lorsque l’on enterre une personne défaillante, diminuée, avec le plus grand soin, cela signifie donc, aussi, que l’on a veillé sur elle au cours de son existence.

  • Le métier d’aidant serait-il le plus vieux au monde ?

On ne peut pas vivre seul dans des sociétés archaïques. Pour chasser, construire, cultiver, il faut être plusieurs. La solidarité, avant d’être noble et enthousiasmante, y est une obligation, avec des liens croissants, par proximité maternelle, puis familiale, villageoise. En conséquence, la notion de collectif se décline aussi dans le champ de la vulnérabilité. Derrière les malades ou les estropiés, il y a un invisible.  […]

  • Déjà à la préhistoire, cherchait-on aussi à réparer les corps abîmés ?

Oui, au plus loin qu’il soit possible de l’attester : au néolithique, on trouve ainsi une multitude de crânes trépanés dans les sépultures. Ce qui est fabuleux, c’est que nous avons pu calculer que 70 % des individus avaient survécu à cette opération, certes peut-être fiévreux, migraineux, amoindris mais vivants… Imaginez, même dans un bloc opératoire, la difficulté d’intervenir sur le cerveau humain. Et là, hardi, on y va au silex taillé, déjà cinq mille ans avant notre ère !

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  • À la lumière de ces trouvailles, quel regard portez-vous sur notre époque ?

Nous sommes aujourd’hui persuadés de vivre dans un siècle très inclusif. Mais où sont les personnes handicapées ? En voyez-vous beaucoup se déplacer dans la rue, y en a-t-il parmi les camarades de classe de vos enfants, parmi vos collègues ?  […]

En France, nous nous déchargeons trop souvent des obligations d’aménagement, car la loi autorise des dérogations. Le passé nous renvoie à nos propres manquements et incongruités.  […]


Propos recueillis par Charlotte Fauve. Télérama. Source (Extraits)


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