Russie-Ukraine et les religions

La guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine devrait avoir des répercussions politiques et stratégiques durables.

Elle est également lourde de conséquences pour les acteurs religieux, en raison du poids de l’orthodoxie slave dans l’appareil idéologique construit par Poutine, et du soutien manifesté de longue date, et renforcé ces dernières semaines, par le patriarcat de Moscou au gouvernement russe.

On évoquera ici plusieurs conséquences attendues, auprès du monde orthodoxe, de la diplomatie vaticane, et enfin des modes d’action organisés par les acteurs religieux.

Le religieux au risque des identités nationales

Pour les acteurs religieux, l’identité religieuse est toujours première. Cette primauté revendiquée suppose que les valeurs et normes religieuses façonnent la construction identitaire de l’individu, structurent son comportement privé et social. Cette approche intégrale confère aussi à l’identité religieuse une posture de surplomb à l’égard des autres marqueurs identitaires possibles, notamment l’identité nationale.

L’orthodoxie comme idéologie de substitution du régime soviéto-russe

Le point commun est qu’ils mettent aux prises le patriarcat de Constantinople et celui de Moscou et surtout, manifeste la congruence entre la politique étrangère russe et la politique de présence du patriarcat de Moscou dans ces mêmes pays.

Il existe en effet une évolution concomitante du régime de Poutine et du patriarcat de Moscou. Formaté par l’approche stratégique soviétique, vivant la fin de l’URSS sur le double mode de la perte et de la décadence, Vladimir Poutine a trouvé dans la religion orthodoxe, comprise au sens durkheimien, une idéologie de substitution au communisme démonétisé, et un « imaginaire de continuité » pour reprendre l’expression de Danièle Hervieu-Léger, qui lui permet de renouer avec l’histoire longue de la Russie « éternelle », par-delà la parenthèse soviétique.

Au-delà de la loi de 1996 qui permet au patriarcat de Moscou de recevoir des financements et de participer aux activités diplomatiques du pays, faisant de facto de l’orthodoxie la religion quasi officielle de la Russie, on se souviendra qu’en visite au mont Athos en 2005, la Russie est décrite comme « puissance orthodoxe » par Poutine. Mais plus encore, c’est surtout à la nouvelle stratégie nationale de sécurité définie en décembre 2015 qu’il faut prêter attention (2).

Au-delà des aspects purement stratégiques et militaires est présentée une conception élargie de la sécurité qui intègre une dimension culturelle et religieuse.

La sécurité russe est aussi celle de la défense des traditions face à une civilisation occidentale qui aurait perdu ses racines et ses valeurs chrétiennes. S’affirme ainsi la notion de « monde russe » (Russkij mir) qui fait référence aux peuples, langues et cultures issues de la Rus’, premier État russe centré sur Kiev et qui regroupe notamment les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses.

Cette approche est à double détente : elle permet un droit de regard sur l’étranger proche qui est assimilé au « même », à l’entre-soi (Biélorusses, Ukrainiens), et elle autorise une projection territoriale dès lors que minorités russes et chrétiennes sont menacées. D’où les interventions en Syrie (protection des minorités chrétiennes), puis la déstabilisation du Donbass et bien sûr la guerre contre l’Ukraine.

C’est dans ce dernier pays que le mixte identité nationale – identité religieuse manifeste son potentiel crisogène et conflictuel.

Conséquences religieuses du cycle conflictuel

Si l’indépendance de l’Ukraine (24 août 1991) a entrainé une pluralisation de l’orthodoxie au sein du pays, l’année 2018 ouvre un cycle de tensions voire de conflits ouverts et multidimensionnels.

Au sein du monde orthodoxe

La création de l’Église orthodoxe d’Ukraine n’est pas reconnue par toutes les Églises autocéphales (5) et entraîne un conflit ouvert entre les patriarcats de Moscou et de Constantinople (6), dont la création fin 2019 d’un exarchat patriarcal en Afrique par le patriarcat de Moscou est un exemple.

L’alignement du patriarcat de Moscou sur le régime de Poutine, et notamment son soutien à la guerre russe contre l’Ukraine (7), produit une seconde ligne de fracture plus globale, beaucoup d’Églises orthodoxes dénonçant le soutien affiché par le patriarche Kirill.

Dans l’ordre politique et religieux russe

L’émergence d’une Église orthodoxe ukrainienne est évoquée et dénoncée par Poutine dès octobre 2018, lors du conseil de sécurité russe. Poutine y rappelle que la Russie entend défendre les intérêts des Russes et russophones ainsi que les intérêts de l’orthodoxie.

De son côté, dans une lettre adressée au Secrétaire général de l’ONU, au pape François et à plusieurs leaders religieux, mais aussi à la Chancelière Merkel et au président Macron, le patriarche Kirill dénonce l’immixtion des autorités politiques ukrainiennes dans les affaires intérieures de l’Église orthodoxe comme constituant une violation des droits de l’homme, ici de la liberté religieuse.

Conclusion : l’encastrement du religieux dans la politique internationale entre le diplomate et le soldat

Au regard d’une analyse du facteur religieux et des acteurs religieux dans les relations internationales, le cas ukrainien constitue une illustration intéressante de trois des quatre (8) principales notions que l’on peut mobiliser pour en faciliter l’intelligibilité.

Comme cela a été dit, Poutine adopte une conception de la sécurité qui est plus large que la seule sécurité militaire, et l’influence potentielle que revêt l’orthodoxie est utilisée, par le biais de l’association du régime et du patriarcat de Moscou.

L’orthodoxie du patriarcat de Moscou s’inscrit dans des objectifs qui sont à la fois de « protection » et de « valorisation » culturelles (dénonciation de la « décadence » occidentale et particulièrement de l’Europe de l’Ouest, valorisation des valeurs russes soudées par l’orthodoxie), et s’affirme comme un soutien moral à la fois à l’armée (bénédiction de soldats et d’armes) et au régime (soutien apporté à la guerre contre l’Ukraine). Le patriarcat de Moscou endosse ainsi par délégation, mais aussi comme force de proposition idéologique, une coresponsabilité dans les événements en cours.


François Mabille / politologue, spécialiste de géopolitique des religions, CIRAD-FIUC. IRIS. Avril 2022 (Courts extraits – lecture libre LIEN/PDF)


Petit rappel : nous avons toujours attiré l’attention sur le fait d’une narration d’un événement quel soit-il proposé dans l’immédiateté. Ainsi, la genèse de cette guerre entre l’Ukraine et la Russie nous est révélée progressivement. Démêler la trame de ce conflit, en retirer les infos ne veut absolument pas dire acquiescer.

Il n’en reste pas moins vrai que pour certains médias il ne s’agit que de couvrir l’événement par quelques annonces lapidaires, quelques photos ou vidéos «à sensations» ne révélant jamais les concordances ayant amenés un conflit. MC


  1. Parmi les références : Orthodoxie, christianisme, histoire. École de Rome, 2000. Autocéphalies. L’exercice de l’indépendance dans les Églises slaves orientales. École française de Rome, 2022. (Voir notamment l’article sur l’Ukraine et la contribution de Kathy Rousselet).L’Église orthodoxe russe et la question des frontières. Sainte Russie, monde russe et territoire canonique. Kathy Rousselet. Les Études du CERI – n°228-229. Regards sur l’Eurasie- février 2017.
  2. Cf https://www.frstrategie.org/publications/notes/nouvelle-strategie-securite-nationale-federation-russie-2016
  3. The Ukrainian National Church, Religious Diplomacy, and the Conflict in Donbas, Lucian N. Leustean, Vsevolod Samokhvalov, Journal of Orthodox Christian Studies, Volume 2, Number 2, 2019, pp. 199-224. Published by Johns Hopkins University Press, DOI:, https://doi.org/10.1353/joc.2019.0023
  4. https://en.wikipedia.org/wiki/Tomos_(Eastern_Orthodox_Church)
  5. The Importance of the Autocephaly of the Orthodox Church of Ukraine for the Confessional Policy of the Russian Federation in Central and Eastern Europe, Marcin OrzechOwski Uniwersytet Szczeciński, Instytut Nauk o Polityce i Bezpieczeństwie, GrzeGOrz wejMan Uniwersytet Szczeciński, Instytut Nauk Teologicznych, Studia Oecumenica 21 (2021), DOI: 10.25167/so.4474, s. 133–147.
  6. Pour une analyse sur le long terme : Serge Keleher (1997) Orthodox rivalry in the twentieth century: Moscow versus Constantinople, Religion, State and Society: The Keston Journal, 25:2, 125-137, DOI: 10.1080/09637499708431772.
  7. The Ukrainian National Church, Religious Diplomacy, and the Conflict in Donbas, Lucian N. Leustean, Vsevolod Samokhvalov, Journal of Orthodox Christian Studies, Volume 2, Number 2, 2019, pp. 199-224
  8. N’est pas traitée ici la Multitrack Diplomacy. Pour une compréhension de la place des religions dans les théories des relations internationales, voir ma contribution « Religions et théories de relations internationales », in : La Sécularisation en question Religions et laïcités au prisme des sciences sociales, Directeurs d’ouvrage : Baubérot (Jean), Portier (Philippe), Willaime (Jean-Paul). Paris, 2019.
  9. Wojna hybrydowa na Ukrainie, Warzawa 2018, p.111, cité par T. Szyszlak, The conflict over the autocephaly of Ukrainian Orthodoxy as an element of the hybrid war, Rocznik Instytutu Europy Środkowo-Wschodniej” 18(2020), z. 3, s. 49-71, page 50.

2 réflexions sur “Russie-Ukraine et les religions

  1. bernarddominik 28/04/2022 / 15:43

    La main mise de l’état Russe sur l’orthodoxie est très révélatrice de ses ambitions bien montrées par cet article. Il y a en Ukraine une forte minorité catholique de rite oriental, les uniates que protège le Vatican et fortement pro occident.

  2. jjbadeigtsorangefr 28/04/2022 / 16:09

    L’opium du peuple………………

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