Un quinquennat pour régler entre autres…

… le problème de la dépendance

La parution des Fossoyeurs, le 26 janvier dernier, a déclenché une onde de choc. […]

Au-delà du cynisme des dirigeants d’Orpea, obsédés par la rentabilité et le profit, ce travail d’investigation aura aussi mis au jour la façon dont l’État lui-même est impliqué : via la défaillance, voire la complaisance de certaines de ses agences régionales de santé (ARS) lors de leurs missions d’inspection.

C’est sans doute pourquoi, au-delà du limogeage du directeur général d’Orpea, le sujet semble soudain pris au sérieux : en présentant son programme mi-mars, le candidat Macron a promis le recrutement de 50 000 infirmiers et aide-soignants dans les Ehpad.

Un mois plus tôt, une commission d’enquête sur le fonctionnement de ces établissements avait été constituée au Sénat, tandis que le gouvernement annonçait, le 9 mars 2022, le lancement d’un «plan de contrôle» des 7 500 Ehpad que compte notre pays, publics comme privés, qui seront inspectés un à un au cours des deux prochaines années.

Tel est le «choc de la transparence» qu’Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, a voulu opposer au choc suscité par les Fossoyeurs.

Tandis que Brigitte Bourguignon, ministre déléguée chargée de l’Autonomie, annonçait qu’elle traduirait Orpéa en justice… pour mieux faire oublier les responsabilités de l’État ?

La réalité décrite par Victor Castanet aurait pu, peut-être, être moins terrible si la « loi grand âge », annoncée dès le début de son quinquennat par Emmanuel Macron, avait été votée. « Le président avait lancé une vaste concertation sur le grand âge et l’autonomie, devant conduire à une réforme ambitieuse », rappelle Brigitte Dormont, économiste de la santé et professeure à l’université Paris Dauphine-PSL.

Au total, plus de 400 000 personnes y ont participé. Dix ateliers au niveau national, et cinq forums régionaux, ont été organisés. Et un document de synthèse, le rapport Libault, fut rendu début 2019. « Il préconisait de revaloriser les carrières des métiers du grand âge, de rénover les Ehpad et d’y augmenter le taux d’encadrement des résidents, de mettre en place un véritable contrôle de la qualité des soins. […]

Brigitte Dormont le souligne cependant : « Le coût de cette réforme sans arrêt repoussée reste peu élevé: on l’estime à 9 milliards d’euros supplémentaires, ce qui ne représente que 0,4% du produit intérieur brut. Les dépenses de protection sociale, elles, représentent 34% de ce PIB… Une telle inertie politique est particulièrement choquante. »

[…]

À intervalles réguliers, les journaux se font écho de ce qu’elle nomme les « drames de la solitude », à peine imaginables — des personnes âgées retrouvées mortes parfois des années après leur décès. L’isolement endémique explique aussi ce chiffre, révélé par la dernière campagne d’information de l’Observatoire national du suicide : les plus de 75 ans se donnent la mort deux fois plus que le reste de la population.

Ou cet autre, délivré par la Déléga­tion aux victimes (DAV), rattachée au ministère de l’Inté­rieur, dans son dernier rapport annuel : près de 22 % des auteurs et 21% des victimes de mort violente au sein du couple sont âgés de 70 ans et plus. «La maladie, ou la vieillesse de la victime, constitue la cause principale du passage à l’acte de ces personnes âgées », commente laconiquement la DAV. La représentante des Petits Frères des pauvres n’en doute pas : « De tels faits-divers vont se multiplier, mathématiquement, dans les prochaines années ».

Car le nombre de ces personnes ne cesse d’augmenter. Du fait de l’allongement de la durée de vie (les plus de 60 ans sont passés de 13,7 à 18 millions en cinq ans). Mais aussi de l’entrée dans le troisième âge de la vague démographique apparue à l’après-guerre, celle des baby-boomers. En raison de ces deux phénomènes concomitants, « environ 4,5 millions de Français seront âgés de plus de 85 ans en 2050, soit deux fois plus qu’aujourd’hui », détaille l’économiste Brigitte Dormont. Et la part des très âgés promet d’augmenter encore dans les années suivantes. « Selon l’Insee, notre pays pourrait compter de 100 000 à 500 000 centenaires à l’horizon 2070, contre 25 000 aujourd’hui», assure le sociologue Bernard Ennuyer. «Si nous refusons de voir la transition démographique, comme nous le faisons pour la transition écologique, la situation va devenir très compliquée», conclut Isabelle Sénécal.


Lorrraine Rossignol – Télérama. N°3772 – 30 avril/06 mai 2022 (Extraits)


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