Naviguer de conserve

Expression

Bien sûr on peut « voyager de conserve » avec des amis, ou à la rigueur visiter de même un manoir hanté… Mais le mot « conserve » est tellement lié à notre époque aux boîtes de petits pois, et autres fruits et légumes, que les gens hésitent. L’image des sardines à l’huile leur reste en travers de l’élocution !

On se replie donc sur l’expression moins drôlette et mieux accordée : aller de concert quelque part. « De concert » est plus engageant, plus « musical » dirais-je, avec son sous-entendu de bonne entente et de concertation — ce qui est du reste son sens véritable et ancien : « pleurer tout franchement et de concert, à la vue l’un de l’autre, sans autre embarras que d’essuyer ses larmes », disait La Bruyère.

Pourtant « aller de conserve », ensemble, a eu un sens précis dans la navigation dès le XVIe siècle, la grande époque des pirates. « Conserve, en terme de Marine (dit Furetière) se dit des vaisseaux qui vont en mer de compagnie pour se déffendre, s’escorter & se secourir les uns les autres. Il est posté dix vaisseaux qui vont de conserve. On dit aussi dans le même sens, Aller de flotte, ou bailler cap à un autre vaisseau, ou à la flotte. Les navires chargés de marchandises de prix sont obligés de marcher en flotte, de faire conserve, de faire cap & de s’attendre les uns les autres, & ne doivent point partir qu’ils ne soient du moins quatre. Ils doivent élire entre eux un vice-amiral & faire serment de s’entre-secourir, suivant les ordonnances de la Marine.

Il s’agit donc de l’instinct de « conservation ».

Par parenthèse les « conserves » alimentaires constituent bien le sens premier du mot; le vieux bonhomme ménagier du XIVe indique à son épouse :

« Mettez les noix boulir en miel, et illec [là] les laissiez en conserve… »

S’il était plus sûr pour les bateaux marchands de faire voile ensemble, il est toujours prudent d’être « de conserve » pour traverser le Sahara, faire une escapade à skis ou explorer un gouffre. Mais il est plus normal d’aller boire de concert au café du coin !


Claude Duneton « La puce à l’oreille »


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