Euthanasie. Soins palliatifs

C’est une question délicate qui ressurgit en cette présidentielle, celle de l’euthanasie et des soins palliatifs.

La loi actuelle qui refuse toute aide active à mourir, mais propose une sédation profonde pour éviter les souffrances de l’agonie n’est parfois même pas appliquée. En raison notamment du refus de certains médecins et de l’influence d’une société savante de soins palliatifs, trustée en partie par des cathos tradis.

Alors que le sociologue Charles Condamines est à l’agonie, le médecin du réseau de soins palliatifs est revenu, sans explication, sur sa décision d’une sédation profonde, pourtant actée collégialement. Élisabeth Condamines, son épouse, a beau les implorer par téléphone, ils répondent : « Soulager plus, ce ne serait pas éthique . . : » « Il est parti en s’étouffant », nous raconte-t-elle, encore bouleversée et révoltée, un an après. Pire, on lui dit ensuite : « On pensait que vous exagériez ses souffrances. » Christine Pedotti, directrice de Témoignage chrétien (trimestriel des cathos de gauche), nous confie aussi qu’à la mort de sa mère, à l’hôpital, on refusait de lui administrer davantage de morphine. « J’ai réalisé combien, dans les équipes de soignants, prévaut une culture de la naturalité de la fin de vie, un peu comme l’accou­chement qui devrait se passer dans la douleur. »

L’association Le Choix – Citoyens pour une mort choisie s’est mobilisée via une manif samedi dernier et publiera bientôt Le Livre noir de la mort en France, un recueil de témoignages tous plus révoltants les uns que les autres, et montrant combien la loi Claeys-Leonetti n’est pas appliquée, mais aussi qu’elle est insuffisante.

Que dit cette loi ? Elle vise à proposer des droits pour la fin de vie, mais toujours en évitant une aide active à mourir. Une première version, en 2005, proposait le « laisser-mourir » : le patient est débranché de toute aide médicale (ni nourriture ni hydratation), au risque de mourir tout simplement de faim et de soif, et de devenir un squelette.

Une deuxième version de la loi, votée en 2016, insiste sur la possibilité d’« une sédation profonde et continue », jusqu’au décès. Mais cette sédation, on le voit, n’est pas toujours administrée, ou de manière extrêmement rare – des médecins étant réfractaires à un geste qui, à leurs yeux, pourrait accélérer la mort du patient. Au moment du vote de la loi, les cathos tradis d’Alliance Vita avaient d’ailleurs dénoncé ce qu’ils appelaient une «euthanasie masquée ».

Une des explications à ces blocages réside peut-être dans l’influence d’une structure, peu connue du grand public, mais qui a pignon sur rue dans le domaine des soins palliatifs. C’est la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (Sfap), sorte de société savante, seule interlocutrice du ministère. Ils sont 1500 soignants à y adhérer, sur 10 000 de cette spécialité, pour autant la Sfap revendique représenter l’ensemble des acteurs des soins palliatifs et veut donner le la de la doctrine en la matière. Alors même que les partisans de l’euthanasie n’opposent jamais soins palliatifs à droit à mourir dans la dignité – afin de permettre à chacun d’avoir le choix -, la Sfap, dans toutes ses prises de position, établit un mur infranchissable.

Dans les statuts de la Sfap, il est mentionné explicitement que la mort est considérée «comme un processus naturel », et que les membres «se refusent à [la] provoquer intentionnellement». «C’est précisément l’ADN des soins palliatifs », assume sa présidente, Claire Fourcade. Elle le dit clairement : « Soins palliatifs et euthanasie, ça ne va pas ensemble, on ne peut pas à la fois accompagner et faire un geste qui tue. C’est un geste impossible pour la plupart des soignants. » Les prises de position de la Sfap sont assez proches de celles de l’Église catholique. La Sfap est réputée trustée par des ultracathos, même si elle assure que ses membres sont représentatifs de l’ensemble de la société.

Toujours est-il que plusieurs membres de la Sfap élus à des postes clés affichent leur appartenance à la religion catholique. Claire Fourcade a d’ailleurs reçu le prix de l’Académie catholique de France. Agata Zielinski, à la tête du collège des usagers du système de santé, est une soeur de la congrégation La Xavière, proche des jésuites. Tanguy Châtel, membre du conseil d’administration et du bureau de la Sfap, fait également partie du col­lectif Soulager mais pas tuer, créé en 2015 et proche d’Alliance Vita. Les positions de la Sfap sont si proches d’Alliance Vita que l’assoce tradi catho relaye souvent ses communiqués.

Cette opposition farouche à l’euthanasie serait revendiquée par la majorité des soignants. Ainsi, la Sfap a lancé une consultation auprès d’eux, pour savoir si la loi devait évoluer. Résultats : « 96 % des acteurs des soins palliatifs refusent l’euthanasie », nous assure Claire Fourcade, précisant que 60 % des répondants n’étaient pas adhérents à la Sfap. Autre question de la consultation, comment réagiraient les acteurs des soins palliatifs si une loi autorisant l’euthanasie était votée.

Réponse incroyable : « 40% démissionneraient, et 80% assurent que ce serait une source de division dans l’équipe. » On voit combien le combat pour une nouvelle loi se heurte au refus de ceux qui assurent les soins palliatifs. Mais c’est aussi le serpent qui se mord la queue : c’est la Sfap qui forme la plupart d’entre eux. D’ailleurs, la société est reconnue comme un organisme de formation, elle délivre plusieurs diplômes universitaires. Elle gère aussi les crédits alloués par la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), pour les redistribuer aux associations de bénévoles.

La Sfap exerce une grande influence, effectuant régulièrement du lobbying auprès de parlementaires. Lorsque, en 2016, la présidente du Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie (CNSPFV), structure publique dépendant du ministère de la Santé, ne convient pas à la Sfap (qui considère qu’elle a des positions trop pro-euthanasie), on fait en sorte qu’elle soit démise de ses fonctions.

Preuve ultime de son influence, c’est à deux de ses membres, dont leur ancien président, que le ministre Olivier Véran confie ce mois-ci le cinquième plan de développement des soins palliatifs et d’accompagnement de la fin de vie. « On ne dit pas aux Français que, en prêchant le développement des soins palliatifs plutôt que la promulgation d’une nouvelle loi sur la fin de vie, on confie de fait nos fins de vie, celles de nos proches aimés, au lobby catho », se désole Élisabeth Condamines. « C’est un déni de laïcité, abonde Emmanuelle Huisman-Perrin, membre de l’association Le Choix, on confie à des ultra-cathos la gestion de la mort. »


Laure Daussy Charlie Hebdo. 06/04/2022


3 réflexions sur “Euthanasie. Soins palliatifs

  1. Matatoune 12/04/2022 / 06:44

    Merci pour ce retour très édifiant ! Pourtant il faudrait que la loi évolue !

  2. bernarddominik 12/04/2022 / 09:07

    Oui une vraie question là encore l’argent fait là différence ceux qui ont les moyens vont en Suisse ou en Belgique

    • Libres jugements 12/04/2022 / 10:37

      C’est bizarre, je pensais avoir « posté » un article sur l’insistance commerciale d’une famille à « désobéir » aux consignes européennes sur l’embargo » envers la Russie…

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