Infos sur le «Dombass»

Le Dombass, nous y étions (reporter de Charlie) quelques jours avant l’invasion russe.

Cet important bassin  minier est, depuis 2014, le théâtre d’une guerre entre l’armée ukrainienne et Les séparatistes prorusses. La ligne de front passe en plein milieu des terrils, et à cause de l’abandon des mines, des produits très toxiques sont dispersés dans l’environnement. Mais le plus hallucinant, c’est qu’en 1979 les Soviétiques avaient fait exploser une bombe nucléaire dans l’une de ces mines! La radioactivité aujourd’hui libérée risque de provoquer une catastrophe écologique majeure.

Découvrir les mines du Donbass est un voyage dans le temps. Tant pis pour le cliché, mais impossible de ne pas songer à Germinal.

Ma visite commence par la mine de Zolote, un nom qui signifie « doré », sans doute hérité de l’époque où on appelait le charbon l’« or brun » – car à part ça, il n’y a absolument rien de doré ici.

Mon accompagnatrice, Maryna Slobodyanyuk, experte pour l’ONG Truth Hounds, m’explique : « Il n’y a pas ce genre de tableau dans toutes les entreprises. Ici, c’est encore un peu l’ambiance soviétique. »

Avant 2014, le charbon extrait ici était destiné à l’industrie métallurgique ukrainienne. Mais aujourd’hui, les employés n’ont plus qu’une seule activité : pomper. Ils étaient mineurs, la guerre en a fait des Shadoks. Le directeur, Mikhaïlo Belitsky, précise les raisons de cette reconversion : « Nous ne produisons plus de charbon depuis 2018, et notre seul travail maintenant est d’éviter l’inondation des galeries. Cela à cause des séparatistes, qui ont décidé d’arrêter l’exploitation du minerai. »

À quelques kilomètres, c’est la zone occupée par les séparatistes. Là-bas, ils laissent l’eau envahir leurs mines, et comme le sous-sol ne connaît pas de frontières, la flotte qui submerge les galeries abandonnées au-delà de la ligne de front finit, en vertu du principe des vases communicants, par s’écouler de ce côté-ci.

Il n’y aurait aucun problème si les prorusses exploitaient leurs mines. Alors, pourquoi ne le font-ils pas ? Pour Mikhaïlo Belitsky, c’est à la fois par désintérêt, incompétence et négligence

En plus d’obliger les mineurs à pomper, ces mines inondées causent d’énormes problèmes écologiques. Quand nous sortons, Maryna me montre une rivière, en contrebas de la mine : l’eau y est d’un jaune tirant sur le vert kaki, presque étincelant par endroits. Et des sites comme ça, il y en a partout dans le Donbass, lacs orangés, carrières inondées vert pomme, ruisseaux cuivrés… La raison, c’est qu’il y a toutes sortes de matériaux toxiques dans les mines de charbon : sulfates, chlorides, mercure, plomb, arsenic… Et l’eau qui inonde les mines file dans les sols, les nappes phréatiques, les rivières, et, ensuite, dans les canalisations d’eau potable (3).

Comme nous le dira Volodymyr Kazimirovych, de l’association Ta nouvelle ville, à Toretsk, l’une des rares, avec Truth Hounds, à s’occuper d’écologie dans le Donbass : « Des mesures ont montré que les taux de métaux lourds dans l’eau sont supérieurs à la normale. D’autres mesures avaient été faites avant le début du conflit, en 2014, et ce n’était pas le cas. Cette pollution est vraiment une conséquence de la guerre. »

Alors que nous étions dans une autre mine, près de la ville de New York (oui, toujours en Ukraine’), l’un de mes interlocuteurs m’apprend, au détour d’une phrase, quelque chose de proprement hallucinant. Dans les mines de charbon du Donbass, il n’y a pas que du charbon, il y a aussi… des déchets nucléaires.

En 1979, dans la mine de Yunkom, près de la ville de Iena­kiieve, à une quarantaine de kilomètres d’où nous nous trouvons, les autorités – c’est-à-dire, le pouvoir soviétique, dont dépendait alors l’Ukraine – ont fait exploser une bombe atomique. Et à cause de ça, il y a aujourd’hui un énorme risque de radioactivité dans le sous-sol.

L’exploitation du charbon libère du méthane, un gaz très inflammable. À la moindre étincelle, cela peut provoquer une explosion, qu’on appelle un « coup de grisou ». Or le Donbass est particulièrement touché par ce phénomène. Rien que dans la seule mine de Yunkom, Yevhenii Yakovliev, chercheur à l’Académie nationale des sciences d’Ukraine et auteur des seuls travaux scientifiques sur la question, rappelle qu’« entre 1959 et 1979, il y a eu 235 explosions, dont 28 ont causé la mort de mineurs ». Il existe des méthodes permettant de détecter le méthane, sauf qu’elles sont coûteuses.

Les bureaucrates de l’atome ont alors eu une idée, qu’ils ont dû trouver lumineuse comme une gerbe de neutrons : et si on faisait exploser une petite bombe nucléaire sous la terre ? Oh ! pas une grosse qui détruirait tout, mais une bombinette qui secouerait juste un peu le sous-sol. La déflagration créerait des fissures qui permettraient au méthane de s’échapper en surface, et on pourrait ensuite exploiter le charbon sans craindre les coups de grisou. Personne n’a jamais fait ça, c’est l’occasion de tester.

Et le 16 septembre 1979, à 5 heures du matin, une charge nucléaire est insérée dans une cavité située à précisément 903 m de profondeur, dans la mine de Yunkom. Cette charge possède une puissance équivalente à 300 tonnes de TNT, soit une cinquantaine de fois inférieure à la bombe d’Hiroshima.

Bien sûr, il y a des gens qui habitent dans le coin, mais ce n’est pas un gros souci, comme le raconte l’ancien directeur de la mine Volodymyr Rubtsov, dans une interview à l’agence de presse ukrainienne OstroV en 2018: « Une évacuation a été décidée, en la présentant à la population comme un exercice de défense civile. 25 000 personnes ont été déplacées dans une zone forestière. Il n’y avait pas de phobie de la radioactivité à cette époque, car c’était avant le désastre de Tchernobyl, et les gens ont pris ça comme des vacances, tout le monde s’amusait. Les autorités nous ont dit que le site serait ensuite contrôlé pendant cent ans, mais cela n’a pas été le cas… » Après l’explosion, les gens sont revenus tranquillement chez eux, sans s’inquiéter le moins du monde, vu qu’on leur disait que le taux de radioactivité n’était pas supérieur à la normale. Ce que personne n’est allé vérifier, évidemment.

Est-ce qu’au moins cela a servi à quelque chose pour l’exploitation du charbon?

Le point positif, c’est qu’après ça il n’y a plus eu de coups de grisou dans la mine.

Le point négatif, c’est que l’explosion nucléaire a tellement fragilisé le sol que le creusement de nouvelles galeries a dû être stoppé.

Depuis, l’idée de faire exploser des bombes nucléaires dans les mines de charbon a été abandonnée.

En 2014, c’est le début de la guerre du Donbass. La mine tombe alors aux mains des séparatistes prorusses. Ceux-ci continuent quelque temps à évacuer l’eau des galeries, mais en 2018, changement radical de cap : le gouvernement séparatiste de la république autoproclamée de Donetsk décide de ne plus rien faire pour empêcher l’inondation de la mine, prétextant que la réparation des pompes coûterait l’équivalent d’environ 8 millions d’euros et que « cela ne présentait aucun risque pour l’environnement ».

La radioactivité, qu’on pouvait espérer contenue sous terre jusque-là, peut maintenant s’échapper via les eaux souterraines.

De fait, deux mois après l’arrêt du pompage, le niveau dans la mine avait déjà monté de 157m. Ce qui fait dire à Yevhenü Yakovliev que « la fermeture de ces mines interconnectées hydrauliquement crée une urgence environnementale ». Il y eut d’autres réactions, mais très rares, comme celle du porte-parole du département d’État américain, Ned Price, qui a écrit un tweet pour dire que « l’inondation volontaire de la mine de Yunkom pourrait menacer l’eau potable de milliers de personnes ». Aucune mesure de radioactivité, et encore moins de l’incidence des cancers dans la région, n’a jamais été effectuée.


Antonio Fischetti. Charlie Hebdo N°1550 – 06/04/2022


  1. Pour découvrir l’histoire minière du Donbass à travers le cinéma, il y a le film documentaire de Dziga Vertov, La Symphonie du Donbass (1930), et celui de l’Ukrainien Igor Minaiev La Cacophonie du Donbass (2018).
  2. Voir Charlie n° 1544.
  3. L’ONG Truth Hounds a publié une enquête sur l’impact environnemental de la guerre du Donbass depuis 2014: truth-hounds.org/en/donbas-environment­invisible-front (en anglais).

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