Avoir du cœur au ventre

Si nous disons que quelqu’un a du cœur au ventre, c’est bien sûr parce que nous employons « cœur » dans le sens de « courage », suivant en cela l’ancienne anato­mie grecque qui logeait dans cet organe essentiel aussi bien l’affectivité, la sensibilité, que le courage, et même l’intelligence — ce dernier locataire nous ayant valu au XIIIᵉ siècle d’apprendre et de savoir une chose par cœur! (On a même dit autrefois « souper par coeur », en quelque sorte « par la pensée », là où nous dirions aujourd’hui se serrer la ceinture. « Dieu sçait combien de fois elle m’a fait soupper par cœur, les jours qu’elle estoit de festin chez ses compagnes », raconte la vieille Agate du Francion, parlant de sa patronne.)

Mais le « cœur au ventre » n’implique pas que le cœur ait été placé alors plus bas qu’aujourd’hui. Simplement pour les gens du Moyen Âge la notion de ventre était plus étendue que pour nous; le mot désignait aussi bien l’abdomen que la cavité de la poitrine et parfois même l’intérieur, de la tête : ventre supérieur, ventre moyen, ventre inférieur, le seul que nous ayons conservé. Cela explique mieux l’expression être sur le dos et être « sur le ventre ». Au XVIIᵉ siècle on appelait encore la poi­trine le « petit ventre ». D’Aubigné relatant l’assassinat d’Henri IV écrit : « L’assassin tira de sa manche un couteau, duquel il lui donna dans le petit ventre. »

Ce n’est donc pas pour faire surréaliste, mais au sens propre, que dans l’ancienne langue on parlait de « cœur au ventre ».

Mout ai le cuor du ventre irié (en colère) et bien sachiez que tuit li membre me frémissent…

dit Guillaume de Lorris séparé de sa « rose ». Furetière résume clairement la situation anatomique d’autrefois : « Ventre signifie aussi poitrine & c’est en cette seconde concavité où est situé le coeur. En ce sens on dit de celui à qui on ôte ce qu’il aime, c’est lui arracher le coeur du ventre, & de celui qu’on a encouragé, on lui a remis le coeur au ventre. »

Dans Les Deux Amants de Marie de France il se produit ainsi un bien douloureux arrachement : un jeune garçon de quinze ou seize ans, exténué d’avoir porté sa petite fiancée jusqu’en haut d’une colline, tombe raide mort d’épuisement :

Sur le mont vint; tant se greva (peina)
Illoc cheï (tomba là), puis ne leva :
Li quors(cœur) del ventre s’en parti.

Ce qui est triste c’est la fin de l’histoire, et le tourment de la gamine, qu’à l’époque (vers 1180) on appelait « meschine »… Je la donne parce qu’elle est jolie, et parce qu’elle servira par la suite :

La pucele vit son ami,
Cuida(pensa)  k’il fust en paumeisons(pâmoison)  
Lez lui(près de lui)  se met en gennuillons;
Son beivre(boisson li voleit cloner(une potion magique qu’ils avaient)
Mes il ne pout od li parler
Issi murut com je ovus di
[…]
Or vus dirai de la meschine.
Puisque son ami ot perdu,
Onkes si dolente ne fu.
Lez lui se cuchë e estent,
Entre ses braz l’estreint et prent;
Souvent li baisë oilz et buche.
Li dols(douleur) de lui al quor la tuche :
Ilec(là) murut la damoisele,
Ki tant ert(était) pruz e sage e bele.

C’était Roméo et Juliette quatre cents ans avant les amants de Shakespeare!


Claude Duneton. « La puce à l’oreille ».


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