Le Groupe Bridge : collectionneur d’Ehpad…

En plein scandale des maisons de retraite médicalisées, certains propriétaires d’Ehpad font profil bas. Mais pas le groupe Bridge, le nouveau de la troupe, fondé en 2017 par Charles Memoune, qui a acquis son premier établissement en 2019. Après avoir racheté à toute vitesse dans le Grand Est, en Normandie et ailleurs, il cumule aujourd’hui 2 000 lits dans une trentaine de petits établissements. Sa recette : économiser sur le dos des résidents et des soignants.

Soignants à la diète

L’exemple des Fontaines, en Alsace, qui regroupent trois Ehpad (Horbourg-Wihr, Kembs et Lutterbach), est édifiant. Rachetées le 15 décembre 2021, elles accueillent 245 pensionnaires, la plupart atteints de la maladie d’Alzheimer. Dès les premiers jours, Bridge demande à la directrice d’Horbourg-Wihr de se séparer de huit temps pleins, en dépit du fait que la dotation salariale soit définie et financée par l’agence régionale de santé (ARS). La dirlo rechigne. Le 14 janvier 2022, elle est licenciée pour « insubordination ». Le directeur suivant tiendra six semaines.

Idem à la résidence des Cèdres, dans l’Essonne.

Quelques semaines après l’arrivée de Bridge, en septembre, 2021 la directrice et son adjointe sont virées.

Au sein des trois hospices des Fontaines, Bridge dénonce les primes d’assiduité et de remplacement ainsi que les astreintes (permanences médicales), qui évitent aux aînés d’atterrir aux urgences au moindre bobo : des bonus qui, pour certaines soignantes, peuvent représenter jusqu’à 1 800 euros net annuels.

En compensation, le groupe offre prime de performance, intéressement et… chèques-cadeaux.

Pas de quoi retenir des salariés de plus en plus attirés par le public, évidemment…

En trois mois, à Horbourg Wihr, six d’entre eux ont démissionné. L’animatrice a claqué la porte, et trois autres salariés, dont le médecin coordinateur, partiront en avril 2022. « Le taux de démission dans [nos] établissements s’établit au même niveau que le taux observé dans le secteur », se défend Bridge, contacté par le Volatile.

D’étonnantes absences sont pourtant constatées : dans la nuit du 27 février à Horbourg-Wihr, faute de personnel, la direction a appelé une femme de ménage et une aide-soignante pour surveiller 84 résidents.

Ailleurs, le recrutement pâtit d’un bouche-à-oreille défavorable : la résidence Saint-Clair, à Saint-Zacharie (Var), éprouve les plus grandes difficultés à embaucher, en CDI comme en intérim.

Les familles dénoncent un management « industriel » et « une maltraitance des résidents par manque d’effectif ». A la résidence Beau Soleil, à Ellon (Calvados), comme au Val-d’Auron, à Bourges (Cher), des soignantes déplorent de ne pouvoir assurer que les besoins primaires des résidents (des « clients », précise Bridge aux salariés) : pas le temps de couper les ongles, de faire des massages ni de discuter.

Normal que, pour cette prise en charge cinq étoiles, le prix des chambres augmente, approchant désormais 3 000 euros mensuels en moyenne.

A la fête du « client »

Impatient de rejoindre le top 10 des groupes privés d’Ehpad (le dixième, Sedna, possède 4 200 lits), Bridge soigne le recrutement de ses cadres. La directrice des opérations du groupe s’était illustrée à la tête de l’Ehpad Orpea des Sablons, au Mans (Sarthe) : en quatre ans d’activité, elle s’est trouvée visée par neuf procédures prud’homales (quatre salariés ont gagné, une a perdu en appel, les autres affaires sont en cours).

En 2016, l’Inspection du travail avait prévenu le procureur de la République, et la Sécu avait reconverti huit arrêts en maladie professionnelle, rappelle Marion Lescure, ancienne déléguée du personnel.

L’exploitant est bien connu des ARS et des conseils départementaux, chargés des contrôles… Les Cèdres, l’Hostellerie du Château, le Val-d’Auron et Beau Soleil, inspectés en février 2022, attendent le verdict. Les Opalines, aux Moutiers-en-Cinglais (Calvados), ont été placées sous administration provisoire le 8 mars 2022 (décision attaquée devant le juge des référés le 22 mars) pour cause de « dysfonctionnements graves ».

Résultat ? Suspension partielle de l’activité et interdiction d’accueillir de nouveaux résidents. Tant qu’on ne les oblige pas à embaucher…


Fanny Ruz-Guindos. Le Canard Enchainé. 30/03/2022


2 réflexions sur “Le Groupe Bridge : collectionneur d’Ehpad…

  1. bernarddominik 06/04/2022 / 15:39

    Honteux

    • jjbadeigtsorangefr 06/04/2022 / 23:03

      Tout est bien organisé et l’état s’y met pour favoriser les groupes privés. En effet, une directive veut que les EHPAD de moins de 80 lits ferment leurs portes. Combien ça va faire de fermetures dans combien de villages? Le manque de proximité avec la famille alourdira la peine liée à l’âge pour le patient et le chagrin de familles ne sera que plus grand. En finir avec ces individus qui ne parlent que de rentabilité et ont une machine à calculer à la place du cœur devient urgentissime.

Laisser un commentaire