Nucléaire civil

Dans le Cotentin, l’atome s’est durablement ancré.

Mais un projet de « piscine », dépôt géant de déchets radioactifs, suscite une fronde inédite.

Quand elle est entrée dans la salle des fêtes, Marie Tassel n’en a pas cru ses yeux. La pièce était pleine à craquer. On a même refusé du monde, ce début janvier, à Jobourg (Cotentin), petit bourg collé contre l’usine de retraitement de La Hague. C’était la première réunion d’information du collectif Piscine nucléaire stop, consacrée au nouveau projet d’EDF d’entreposage des déchets radioactifs, et, de l’avis général, du jamais-vu sur cette terre du bout du monde et du nucléaire.

« On vit avec l’atome, c’est notre culture et, souvent, notre gagne-pain, dit Marie, retraitée et membre du collectif. Dès 1967, des élus disaient dans la presse qu’ils ne voulaient pas de l’usine; l’État s’est assis dessus. Mais là, c’est différent. La mobilisation touche beaucoup de monde. » Des paysans, des pêcheurs, des salariés de l’usine. Des pro, des antinucléaires. Des anciens et des jeunes, en nombre pour la première fois.

La fronde est née en novembre, après une réunion organisée par EDF et des représentants de l’État. « Typique de la manière dont les grands projets, surtout nucléaires, sont menés: tout est décidé d’en haut, les habitants ont juste à accepter ».

Mathilde aura 36 ans « quand la piscine sera en fonction, si ça aboutit », mais pour l’heure, elle en a 24 et vient de boucler un master Concertation et territoires en transition. Alors forcément, ça la « questionne sur la démocratie ».

Tout comme Simon Cervantès, 33 ans, maire délégué de Jobourg. « Ces procédés autoritaires fonctionnaient dans le temps, mais maintenant, le nucléaire, on connaît. Depuis 2010, l’Autorité de sûreté nucléaire alerte EDF sur la saturation des piscines à l’horizon 2030 ».

En fait de « piscine », les habitants ont découvert un projet de « giga-bunker », prévu à 200 mètres des maisons de Jobourg et de son église classée.

Dix ans de travaux, pour accueillir au minimum 6 500 tonnes de déchets radioactifs ; un mur de 250 mètres de long et 25 de haut, protégeant une piscine enterrée ; et tous les à-côtés : l’explosion du trafic routier, le ronronnement permanent des systèmes de ventilation et le halo lumineux la nuit… « Ils vont siphonner toute la nappe phréatique pour creuser la piscine, et dépolluer la zone en envoyant les déchets dans l’Aube, poursuit le jeune élu. Cette terre souillée n’a jamais été dépolluée, car c’est compliqué sur une telle surface et ça coûte une fortune… » Sans parler de cet échange « absurde » : d’un côté, des convois de terres contaminées vont quitter La Hague; de l’autre, des chargements de déchets radioactifs y arriveront de toute la France.

Simon a grandi avec le nucléaire. Une partie de sa famille, ses amis, ont travaillé à l’usine Orano ; lui dirige une auberge de jeunesse. « J’appartiens à une nouvelle génération qui s’est battue pour vivre autrement. On a galéré, quand les copains, à 19 ans, étaient en CDI à l’usine. On a retapé des bâtiments historiques, préservé des plages, sauvé des races de vaches locales, et là, tout d’un coup, on nous souille le territoire une seconde fois. On ne guérira jamais du nucléaire, on le sait tous. Il y aura toujours cette cicatrice — l’usine, les kilomètres de grillages électrifiés, les déchets. On doit vivre avec, mais n’en rajoutez pas. On ne veut plus être la plus grosse poubelle radioactive du monde ».

C’est aussi ce que dit un autre enfant du pays, Camille, 25 ans, doctorant en philosophie. Il sait que l’attaque frontale contre l’atome, dans un territoire qui en dépend, est intenable. « Nos aînés avaient comme horizon un progrès à l’infini, cet espoir a structuré l’installation du nucléaire. Sauf qu’on s’est gourés. Aujourd’hui, notre génération prend conscience de la complexité de cet héritage, malgré le discours des nucléocrates — « tout va bien se passer, on contrôle ». Quand on vit ici, on comprend qu’au contraire ils n’ont pas pensé à notre avenir et s’entêtent à masquer les résidus de notre croissance énergétique permanente. C’est nous, nos gamins, qui devrons gérer ces déchets, pour des centaines d’années ». Car aujourd’hui, on ne sait pas recycler les combustibles usés, et beaucoup, désormais, refusent de se contenter de la promesse qu’un jour, peut-être, on saura. « Une piscine doit être alimentée en eau, en énergie, pour assurer le refroidissement des déchets. Dans un monde à +2,5 degrés, instable géopolitiquement, c’est irresponsable de raisonner comme il y a cinquante ans. Alors, soit on se dit que tout est foutu, soit on se demande : stop ou encore ? »

En attendant, le vent a tourné sur la presqu’île. Début février, EDF a annulé son atelier sur « l’insertion paysagère» de la piscine, et la Commission nationale du débat public a décidé de reporter la consultation de la population, après les élections législatives. Et ça, sourit Camille, c’est « énorme ». « Parce que EDF et Orano, ils n’ont jamais reculé à La Hague. »


Weronika Zarachowicz. Télérama N°3768 – 30/03/2022


Une réflexion sur “Nucléaire civil

  1. bernarddominik 02/04/2022 / 17:17

    Le cap de la Hague, ou vivait le poète Prévert, a été défiguré et pollué par l’usine de retraitement de déchets radio actifs. Les eaux sont polluées. De plus le choix de la filière uranium pour produire le plutonium nécessaire aux bombes est catastrophique, et ils veulent continuer dans cette voie. Voter pour Macron c’est être irresponsable

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