En connaître un rayon

Expression

Il y a rayon et rayon ! Je ne saurais expliquer la chose mieux que ne l’a fait Georges Gougenheim : « Les gâteaux de cire confectionnés par les abeilles et dont les alvéoles contiennent le miel s’appellent des rayons ». Ce mot n’a rien de commun avec les rayons d’une roue (d’où, par comparaison, les rayons du soleil).

Rayon (de roue) est un dérivé de l’ancien français rai, qui vient du latin radius, tandis que rayon (de cire) est dérivé de l’ancien français rée, d’origine germanique. » (En effet : « De novel miel en fresches rées », dans le Roman de Renart.)

« Par analogie avec la disposition des rayons dans une ruche, on a appelé rayons les planches disposées dans un placard, une armoire, une bibliothèque, le long des murs d’une chambre, etc., également les planches qui, dans une boutique, portaient les diverses sortes de marchandises que vendait le commerçant.

Quand le commerce a pris plus d’ampleur, et notamment quand se sont créés les grands magasins, chaque catégorie de marchandises ne tenait plus sur une planche, il lui fallait un espace beaucoup plus vaste, c’est pourquoi les divisions spécialisées des magasins portent le nom de rayons :  » rayon des jouets, rayon de la parfumerie « , etc. »

Il s’est par conséquent créé aussi des vendeurs spécialisés, et même des « chefs de rayon ». Ce sont eux d’abord, qui, au sens propre, connaissent leur rayon : sont capables de se retrouver et de guider le client dans la diversité, la profusion des marchandises dont ils s’occupent. Mais « connaître son rayon », par le sérieux et la conscience professionnelle que cela exige, entrait en résonance avec une expression plus ancienne : en mettre un rayon, laquelle a une origine toute différente.

« En mettre un rayon » prend sa source dans le rayon — rai — au sens de sillon d’un labour. C’est produire un effort louable et soutenu, se dépenser comme celui qui tient la charrue, ou plutôt par l’intermédiaire d’une métaphore supplémentaire, comme le marcheur infatigable qui avale les kilomètres de bon coeur, à grandes enjambées, ce que G. Esnault note pour 1829 sous la forme labourer la grand-route : voyager à pied. L’image du routier ingambe s’est transportée plus tard par plaisanterie sur le coureur cycliste qui, naturellement, en met lui aussi un rayon!

Toujours est-il qu’il s’est produit un croisement entre les deux locutions, et que « il connaît son rayon » s’est doublé de il en connaît un rayon, ou même un « sacré rayon » ! Il est curieux de noter que cette expression, venue du lointain des abeilles, a vu le jour par le biais des grands magasins, lesquels sont devenus, par un juste retour des choses, de véritables ruches.

Remarque : N’en déplaise à personne, les rayons de miel s’appellent aussi des brèches, ou bresches, vieux mot issu du gaulois brisa et que l’on trouve dans l’ancienne langue : « Bresche de miel, cueilli de diverses flors » (XIIIe). Il vit aussi dans l’occitan bresca, au même sens, avec le verbe brescar, « cueillir le miel des ruches ». « Bresche » est un terme qu’emploient encore aujourd’hui tous les apiculteurs, mais il n’est bizarrement relevé par aucun dictionnaire moderne! C’est pourtant « du miel en bresche » qui a été altéré en du miel en branche. (Cette curieuse formule a peut-être à son tour aidé la formation de là non moins étrange, politesse à part, merde en bâton, en appui sur l’euphémisme courant « emmiellé » pour « emmerdé » et par croisement probable avec le très vieux jeu de « société » du « bâton merdeux » donné à saisir à un joueur aux yeux bandés.)


Claude Duneton – « La puce à l’oreille ».


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