Vol au-dessus d’un nid de cadavres

La grippe aviaire s’apparente aux Shadocks.

On a beau abattre la volaille, encore, encore et encore, elle se rappelle régulièrement à notre bon souvenir. Dans cette triste affaire, les élevages concentrationnaires ne seraient-ils pas plus coupables que les oiseaux migrateurs ?

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Il est incontestable que l’avifaune migratrice peut être porteuse du H5N1. Les canards, oies et cygnes sauvages, etc, constituent un réservoir naturel des virus de la grippe aviaire. Ils peuvent en mourir ou, tout au contraire, ne pas laisser apparaitre de signes cliniques. On parle alors de porteurs sains. Cela dit, l’oiseau migrateur est-il coupable… ou victime ? Pascal Orabi et Francois Moutou, auteurs de Grippe aviaire, ce qu’il faut savoir (éd. Delachaux et Niestlé) résument :

« L’état de connaissance nous permet de suggérer que le caractère hautement pathogène de l’influenza aviaire H5N1 a été acquis dans les élevages de volailles du sud-est asiatique et que ces élevages et leurs effluents ont propagé cette maladie chez les oiseaux d’eau les plus exposés ».

Dans cette triste affaire, le virus se passe parfois volontiers du migrateur. Cette évidence s’est imposée lorsque des élevages ont été brusquement infectés hors des périodes de migration. De manière plus évidente encore, des transports de poussins infectés ont contaminé les élevages pour lesquels ils étaient destinés.

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La Confédération Paysanne et le Modef (Mouvement de Défense des Exploitants Familiaux) n’ont pas caché leur colère en dénonçant « l’échec cuisant de la politique sanitaire ministérielle », et en ajoutant une proposition qui pourrait totalement changer les vieilles habitudes : « Il est indispensable de baisser la densité extrême de certains territoires en volailles mais aussi de plafonner le nombre d’animaux par élevage (…) qui disséminent le virus par le transport d’animaux vivants, de produits ou de flux soutenus d’intervention ». En clair, il faut en finir avec l’élevage industriel et les mauvaises pratiques de biosécurité. Alors que je m’entretenais de la question au siège de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), on m’a répondu de manière à peine voilée : « Tant qu’il y aura une telle concentration d’élevages et d’animaux, il n’y aura pas besoin des oiseaux sauvages pour transmettre le H5N1, le vent suffit à faire voyager le virus sur d’aussi courtes distances ».

En attendant de changer de modèle, on tue, toujours et encore, tels des Shadocks mécanisés en employant des méthodes inacceptables : « Couper la ventilation pour laisser mourir les animaux » avoue un éleveur. « Agoniser » serait un mot plus juste…


Allain Bougrain-Dubourg. Charlie Hebdo Web. Source (Extraits)


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