Passer l’arme à gauche

Expression

Parlant des « briffetons », des jeunes recrues poussées au désespoir par la bêtise et l’humiliation de la vie de caserne, Le Père Peinard remarque en 1889 : « ‘Pendant les manoeuvres [ils] glisseront dans leur flingot une cartouche pleine et ajusteront un des galonnés; ou bien dégoûtés tout à fait de la cochonne d’existence qu’ils mènent, ils passeront leur arme à gauche. » Ils se suicideront.

Passer l’arme à gauche c’est en effet le repos éternel. L’expression, qui date du début du xixe siècle, vient du maniement des armes, où la position « Repos ! » se prenait avec le fusil au pied gauche — sans doute le même côté que l’épée au fourreau. G. Esnault cite pour 1833 : « [L’inspecteur de la charge en douze temps] nous tenait trop longtemps avant de nous faire passer l’arme à gauche… l’avant-bras me faisait mal. » Il donne aussi l’expression figurée ou non, chez un soldat du Premier Empire : « Il faudrait avoir le corps plus dur que le fer pour ne pas passer l’arme à gauche au bout d’une heure que l’on resterait ici. »

En tout cas, cette façon de parler était courante dans la troupe, et commençait à s’introduire dans le grand public en 1832, comme en témoigne ce passage de Stello d’Alfred de Vigny : « Les crânes sont les six maîtres d’armes à qui j’ai fait passer l’arme à gauche. — Cela veut dire tuer, n’est-ce pas ? — Nous disons ça comme ça, reprit-il avec la même innocence. »

Le fait que l’expression soit née dans un milieu où, effectivement, on meurt beaucoup, le seul même où l’on meure, pour ainsi dire, professionnellement, a dû assurer sa réussite. Il s’agit en somme, dans les deux sens, d’un terme de métier !… Que « passer » constitue une équivoque supplémentaire sur le trépas, comme le souligne P. Guiraud, n’a pu qu’arranger les choses.

Il n’empêche que le mot gauche n’a pas de veine. Comme si en-remplaçant vers le xve siècle le vieux mot. « senestre », de même souche que « sinistre », il en prolongeait sa connotation de mauvais augure et de porte-malheur. « On le dit figurément de ce qui est mal fait & mal tourné — dit Furetière. Cet homme a l’esprit gauche. »

Quelle idée aussi chez les premiers représentants du peuple d’aller s’asseoir justement du côté de la tribune qui aurait déjà effrayé un sénateur romain !


Claude Duneton – « La puce à l’oreille »


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