Vieille obsession française…

… Trop de fonctionnaire

Diminuer le nombre d’agents de l’État est une promesse qui revient à chaque élection, et depuis très longtemps. L’historien Émilien Ruiz décrypte pourquoi.

  • Durant les cinq ans du mandat présidentiel d’Emmanuel Macron, les 5,6 millions d’agents de la fonction publique auront attendu en vain la revalorisation du « point d’indice » qui détermine leur salaire. Comment interpréter, à un mois des élections, l’annonce soudaine d’une prochaine revalorisation (qui devrait être entérinée avant l’été par une loi de finances rectificative) ? …

Émilien Ruiz. Amélie de Montchalin, ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, a pris le contrepied de ce qu’elle déclarait depuis plusieurs mois, […] accentue la difficulté à percevoir les réels objectifs de ce gouvernement depuis 2020 : certes, il a renoncé aux suppressions d’effectifs, mais seulement après la révolte des Gilets jaunes et la crise du Covid, qui ont montré l’attachement des Français aux services publics ; et il embauche des contractuels plutôt que des fonctionnaires. […]

. […]

  • Comment définit-on au juste un fonctionnaire ?

Émilien Ruiz. Jusqu’au statut de 1946, il n’existe pas de définition stable. Au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle, au sein même du service public, on oppose fonctionnaires et employés. Serait un fonctionnaire celui qui est investi d’une parcelle de puissance publique, qui décide vraiment au nom de l’État. Tous les autres, agents d’exécution, seraient des employés. Cette distinction, qui semble relever d’un débat technique, est en fait politique, puisque l’enjeu principal est de dire qu’un fonctionnaire n’aura pas le droit de se syndiquer ni de faire grève pour des raisons de continuité de l’État et de puissance publique. Entre, d’un côté, des politiques qui voulaient empêcher les syndicats de faire grève et, de l’autre, des agents qui refusaient de bénéficier d’un statut fixant des obligations vis-à-vis de l’État, définir un statut était vraiment compliqué.

. […]

  • L’accroissement du nombre de fonctionnaires est-il un fantasme ?

Émilien Ruiz. Non, il est réel au XXe siècle, parce que l’État ne cesse de créer de nouveaux domaines d’intervention. Les deux guerres mondiales sont des moments d’accélération. La première a légitimé les actions sanitaires et sociales. L’État reconnaît sa dette à l’égard de l’ensemble de la population. Les familles des soldats, les victimes civiles bénéficient de pensions, et on crée le ministère de l’Hygiène, futur ministère de la Santé.

La Seconde Guerre mondiale conduit, elle, à légitimer les interventions économiques de l’État. . […] Les Trente Glorieuses verront le nombre de fonctions de l’État augmenter. Notamment parce qu’on veut massifier l’enseignement secondaire, puis démocratiser l’enseignement supérieur. On crée un ministère de la Culture en 1959, un ministère de l’Environnement en 1971 ou encore celui des Universités entre 1974 et 1978. La fonction publique se diversifie et se complexifie.

. […]

  • D’où vient le chiffre de 500 000 emplois à supprimer lancé par François Fillon en 2017 ?

Émilien Ruiz. Il émane d’un haut fonctionnaire, Jean Choussat, l’exemple type, voire caricatural, de cette haute fonction publique qui a épousé le tournant néolibéral. Dans les années 1990, on le disait proche des socialistes, parce qu’il avait été nommé directeur du Budget en 1981. Mais il avait surtout pesé contre les créations de postes et pour le tournant de la rigueur de 1983.

En 1997, il publie une note, longtemps présentée comme une note officielle de l’Inspection générale des finances alors qu’elle est purement personnelle. Il l’adresse au gouvernement Jospin et à la presse, lançant ce chiffre de 500 000 en trop, que reprendra François Fillon vingt ans plus tard.

Entre-temps, Choussat a aussi inspiré Nicolas Sarkozy sur le non-remplacement des fonctionnaires, mais aussi sur la libéralisation de l’hôpital public. Directeur de l’AP-HP en 1986, il en parlait déjà comme d’une entreprise.

. […]

  • Pourquoi Valérie Pécresse parle-t-elle d’un « tabou » sur la question des fonctionnaires ?

Émilien Ruiz. C’est tout le contraire : depuis le début des années 2000, c’est quasiment le seul sujet qu’on retrouve de façon récurrente à chaque quinquennat. […] Pour moi, la vraie nouveauté dans la campagne, c’est le sursaut de la société civile. Des collectifs se sont constitués. Avec des syndicats et des intellectuels, ils appellent à un « Printemps des services publics », pour défendre ceux qui existent, mais aussi pour en créer de nouveaux. […]


Article écrit d’après une interview menée par Vincent Remy pour Télérama. Source (Extraits)


6 réflexions sur “Vieille obsession française…

  1. bernarddominik 30/03/2022 / 12:13

    1 salarié sur 4 est fonctionnaire (5.6 millions sur 25.5) et si on compte les non salariés 1 emploi sur 6 est occupé par un fonctionnaire. La vraie question est celle ci: comment se situe la France? Le coût de l’administration de la France par habitant est 5 fois celui de l’Allemagne. Alors la question à laquelle ne répond pas Mr Ruiz pourquoi en France l’administration du pays coûte si cher. Parce tout ce qu’il dit ne répond à aucune vraie question sur leur rôle.
    Je rajouterai ceci: à part l’éducation peu de services publics dont assurés par des fonctionnaires: les transports, la propreté, la poste, les télécommunications, les services bancaires…
    À Auriol 13 000 habitants 3 des 4 banques situées dans la ville vont fermer leur guichet. Les gares, les postes ferment. EDF n’a plus d’agence sur une agglomération de 100 000 habitants. Le trésor public profite de la loi Hollande sur les cantons pour fermer une agence sur 2. Mais il faut dire que l’agence de ma ville (9 000 habitants, le canton 30 000) avait très peu de visites.
    On ne fait plus une carte grise à la préfecture. Même pour créer une association, on ne va plus en préfecture. Quant à aller porter plainte, ce n’est pas le manque de personnel du commissariat qui fait attendre longtemps, mais la machine à café (vécu à Aubagne). Alors que penser?
    Quand je vais voir mes amis en Allemagne, je suis surpris comme tout y paraît simple.

  2. bernarddominik 30/03/2022 / 13:16

    Je rajouterai ceci: à part l’éducation peu de services publics dont assurés par des fonctionnaires: les transports la propreté la poste les télécommunications les services bancaires… A Auriol 13000 habitants 3 des 4 banques situées dans la ville vont fermer leur guichet. Les gares les postes ferment. EdF n’a plus d’agence sur une agglomération de 100 000 habitants. Le trésor public profite de la loi Hollande sur les cantons pour fermer une agence sur 2. Mais il faut dire que l’agence de ma ville (9000 habitants le canton 30000) avait très peu de visites. On ne fait plus une carte grise à la préfecture. Même pour créer une association on ne va plus en préfecture. Quant à aller porter plainte ce n’est pas le manque de personnel du commissariat qui fait attendre longtemps mais la machine à café (vécu à Aubagne). Alors que penser? Quand je vais voir mes amis en Allemagne je suis surpris comme tout y paraît simple.

  3. Béla Val 30/03/2022 / 13:27

    Un sommet dans la confusion de langage aura été atteint en 2015 lors de la scandaleuse affaire Agnès Saal. Pour des raisons de copinage éhonté la CGT-Culture était alors montée au créneau pour défendre celle qui n’importe quel Etat républicain aurait été illico révoquée et sans salaire (il ne s’agissait pas en effet de notes de frais excessives, auquel cas c’est l’agent payeur qui est seul coupable, mais d’escroquerie). Et la CGT-Culture, mesurant par avance l’étonnement du populo, avait fait savoir à la presse et avec un désopilant sérieux : « c’est là, de notre part, une position de principe : nous défendons les fonctionnaires ». On comprend mal dans ces conditions pourquoi ils ne défendent pas Sarkozy face à ses actuels désagréments…

    • Libres jugements 30/03/2022 / 14:15

      Il semblerait, Luc, que tu en veuilles personnellement à ce syndicat peut-être avec de bonnes raisons qui te regarde, mais pour autant cela ne veut pas dire qu’il est à la base de compromission.
      Reconnaissons l’utilité des syndicats comme la CGT, voire Sud, qui pendant des années ont assumé leur rôle de défenseurs des salaires et la santé des salariés avec succès.
      Perso, je regrette qu’ayant perdu des adhérents, il est maintenant difficile à la CGT d’organiser des manifestations populaires d’envergures qui permettraient de s’opposer aux décisions gouvernementales, notamment en matière sociale ou de respect des salariés et retraités (pouvoirs d’achats, respect des lois, de licenciements, d’horaires, etc.).
      J’ai été (moult années auparavant) délégué syndical CGT du livre et à ce titre, je pourrais citer comme dans toutes, associations, syndicats, partis politiques ou dans le population, plusieurs faits répréhensibles… mais ce n’est pas la majorité et l’exception ne saurait faire la règle.

      En toute amitiés
      Michel.

  4. Pat 31/03/2022 / 19:47

    Le problème pour le Français de base que je suis, ce ne sont pas les fonctionnaires, leur nombre ni leur coût. Vingt ans auparavant on en avait et ça ne posait pas de soucis sauf quelques blagues bon enfant sur les PTT… Le vrai problème, c’est leur remplacement par des agents privés et la concurrence mise en place qui nous rend la vie impossible de complexité sans diminuer le moins du monde le prix qu’il nous faut payer, au contraire !
    Des arguments prétextes s’invitent à chaque élection durant lesquelles on promet des réductions d’un côté et des augmentations de l’autre… avec mépris pour le service au public.

    • Libres jugements 01/04/2022 / 10:08

      Merci Pat pour Ce et tes nombreux récents Commentaires toujours frappés du bon sens.
      Cordialement
      Michel

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