Sa réélection…

… m’indisposerait au plus haut point, aussi s’il était réélu, je m’emploierais à démontrer ses positions anti sociales…

[…]

Jeudi 17 mars 2022, le président-candidat a de nouveau invoqué la question des devoirs en abordant le volet régalien de son projet. Rappelant son engagement à accueillir des familles ukrainiennes fuyant la guerre, il a immédiatement prévenu vouloir « changer les modes d’accès aux titres de séjour » et notamment les titres de séjour longs, qui seront désormais accordés « dans des conditions beaucoup plus restrictives ». […]. 

Cette rhétorique du donnant-donnant irrigue aujourd’hui l’ensemble du programme d’Emmanuel Macron. Elle s’impose ainsi dans le volet économique de celui-ci. La mesure la plus représentative en la matière étant sans doute la mise sous condition de travail ou de formation du Revenu de Solidarité Active (RSA). […]

Une logique, ou plus exactement une précédence, [dans la « droite » ligne de : « Être citoyen, ce n’est pas demander toujours des droits supplémentaires, c’est veiller d’abord à tenir ses devoirs à l’égard de la nation », avait-il lancé en août 2021.

« Être un citoyen libre et toujours être un citoyen responsable pour soi et pour autrui ; les devoirs valent avant les droits », insistait-il en décembre 2021, à destination des personnes non vaccinées.

Une vision digne d’Anciens Régimes

Emmanuel Macron a balayé, en l’espace de quelques mois, l’héritage émancipateur de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Pour les rédacteurs de cette dernière, rappelait l’avocat Henri Leclerc dans ce texte, « les droits qu’ils énoncent sont affaire de principe, ils découlent de la nature de l’homme, et c’est pourquoi ils sont imprescriptibles ; les devoirs eux sont les conséquences du contrat social qui détermine les bornes de la liberté, par la loi, expression de la volonté générale »

« Ce sont les sociétés totalitaires qui reposent d’abord sur l’obéissance à des impératifs non négociables qui, en fait, ne sont pas des devoirs auxquels chacun devrait subordonner librement ses actes, écrivait-il en guise de conclusion.

Les sociétés démocratiques reposent sur l’existence de droits égaux de citoyens libres qui constituent le peuple d’où émane la souveraineté. Chacun y a des devoirs qui, sans qu’il soit nécessaire de les préciser autrement, répondent à ses droits universels. »

[…]

La conception conservatrice du « bon sens »

La definition toute macronienne et son interpretation du « bon sens », […] conditionne l’accès aux droits liés aux prestations sociales à certains comportements méritants. Cela va à l’encontre total des principes qui fondent l’État social. Ce dernier, tel qu’il a été conçu en France par le Conseil national de la Résistance, repose en effet sur l’idée que le capitalisme fait porter sur les travailleurs et travailleuses un certain nombre de risques contre lesquels il faut se prémunir. 

[…] Cette logique prévoit des contreparties concrètes aux aides sociales ou à la rémunération décente de certains fonctionnaires. Et ce, alors même que chacun, y compris Emmanuel Macron, convient de la dévalorisation du métier d’enseignant. Elle conduit à modifier profondément la conception de l’aide sociale et du traitement des fonctionnaires.

À trois niveaux.

Le premier est celui de la définition même des « devoirs ». Devoirs envers qui ou envers quoi ? Répondre à cette question, c’est révéler les fondements philosophiques conservateurs du macronisme.

[…]

Si ces contreparties prenaient la forme d’un travail pour le secteur privé, celui-ci deviendrait la source du paiement de l’allocation. C’est alors tout le centre de gravité de l’État social qui évoluerait, passant du travail au capital. En créant la richesse et en payant l’allocation, les entreprises seraient en droit de demander, en contrepartie, du travail aux allocataires au RSA, lesquels deviendraient forcément des « chômeurs volontaires » puisque le travail serait disponible.

Les allocataires du RSA devront choisir leur camp

[…] La notion de « devoirs » place l’allocataire du RSA dans le rôle de coupable, là où le RMI, certes imaginé par Michel Rocard dans une logique d’insertion assez ambiguë, avait été pensé pour compléter l’assurance-chômage, qui laissait de côté de plus en plus de personnes touchées par le chômage de longue durée.

Ce retournement a une fonction simple : discipliner le monde du travail par trois mouvements.

  1. faire croire qu’il doit tout au capital et qu’il doit donc accepter ses règles.
  2. conduit à une forme de criminalisation de la pauvreté qui renforce la peur de cette dernière au sein du salariat (un usage central au XIXsiècle).
  3. divise le monde du travail entre les « bons » citoyens qui seraient insérés et les « mauvais » qui seraient parasitaires.

Deuxième rupture de cette logique de « devoirs ».

Le devoir suprême, selon le projet d’Emmanuel Macron, est de travailler. Autrement dit de produire de la valeur pour le capital.

Désormais, ce qui produit des droits, c’est une capacité concrète à produire cette valeur. Il y a, dans cette démarche, une logique marchande, là où l’État social traditionnel voyait dans la protection sociale une fenêtre de démarchandisation – c’est parce qu’on devenait improductif qu’on devait être protégé. À présent, chacun, y compris les plus fragiles, doit faire preuve de sa capacité constante de production pour justifier son droit à survivre. Cette marchandisation va de pair avec une individualisation croissante.

[…]

Troisième point de rupture concerne l’État.

Dans la logique initiale de la Sécurité sociale, la protection contre les risques induits par le capitalisme excluait l’État. De 1946 à 1967, seuls les salariés géraient la Sécu. Pour une raison simple : toutes et tous étaient les victimes du système économique et les bénéficiaires de l’assurance contre ces risques. Le patronat cotisait en tant qu’origine des risques, mais ne pouvait décider des protections contre ceux qu’il causait. Ce système a été progressivement détruit, notamment en s’étatisant.

Le phénomène fut loin d’être anecdotique puisqu’il a modifié le modèle initial et changé la nature profonde de l’État : désormais, le monde du travail est redevable à celui-ci et au patronat de ses allocations.

[…]


Romaric Godin et Ellen Salvi. Médiapart. Source (Extraits)


2 réflexions sur “Sa réélection…

  1. jjbadeigtsorangefr 29/03/2022 / 09:17

    Un peu juste l’analyse quand l’auteur énonce: « Le patronat cotisait en tant qu’origine des risques, mais ne pouvait décider des protections contre ceux qu’il causait. » Le patronat ne cotisait pas, ce qu’il versait par obligation était du salaire différé que les salariés ne percevaient pas directement pris sur les richesses qu’ils avaient créées. Ces cotisations leur appartenaient alors qu’aujourd’hui le capitalisme prétend, avec l’appui des gouvernants à sa solde, décider unilatéralement de leur utilisation. Les salariés sont ainsi spolié d’une partie des richesses qu’ils ont créées. Il ne suffit pas de crier au voleur il faut aussi regarder quel programme remet les pendules à l’heure en restituant aux salariés leur bien……..et le programme des « jours heureux » de Fabien Roussel répond pleinement cette question….

    • Libres jugements 29/03/2022 / 10:43

      Bonjour Jean-Jacques
      En postant cet article, j’avoue ne pas avoir analysé le rôle du patronat, mais bien suivi uniquement l’analyse consistant à prouver la dérive morale incarnée par les droites françaises ou la pseudo social démocratie gouvernante, je cite « Ce dernier, tel qu’il a été conçu en France par le Conseil national de la Résistance, repose en effet, sur l’idée que le capitalisme fait porter sur les travailleurs et travailleuses un certain nombre de risques contre lesquels il faut se prémunir »; et peu importe de savoir si elle a été dicté en sous-main par la financiarisation des âmes pensantes du Medef.
      C’est cette partie qui est à mon avis le plus a dénoncé ; le retournement d’un État social à un état de rentabilité « désinfecté » du rôle social.

      « Le phénomène fut loin d’être anecdotique, puisqu’il a modifié le modèle initial et changé la nature profonde de l’État : désormais, le monde du travail est redevable à celui-ci et au patronat de ses allocations ».
      C’est malheureusement ce qui se passe le plus souvent et ne pas le dénoncer serait une faute grave.

      Avec toute mon amitié,
      Michel

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