Convulsive intolérance.

« À notre époque, discours et écrits politiques constituent pour l’essentiel une défense de l’indéfendable. […] Des villages sans défense sont bombardés par l’aviation, leurs habitants chassés dans la campagne alentour, le bétail mitraillé, des balles incendiaires mettent le feu aux cabanes : on dit pacification. Des millions de paysans se font voler leurs fermes, on les envoie errer sur les routes avec juste ce qu’ils peuvent eux-mêmes emporter: on dit transferts de population ou rectification de frontière  (1).»

George Orwell a publié ce texte en 1946 dans un journal anglais : trois ans avant de forger le terme « novlangue », dans 1984, il s’intéressait déjà de près à ce qu’on appelle aujourd’hui les « éléments de langage ».

Dans le même article de 1946, Orwell écrit que le langage politique « est conçu pour rendre les mensonges crédibles et le meurtre respectable, et pour donner une apparence de consistance à ce qui n’est que du vent ». […]

Dix ans plus tôt, en 1936, il s’était rendu en Espagne en pleine guerre civile; il avait l’intention d’écrire pour des journaux, mais aussi de se battre. Il se trouvait aux côtés des combattants du Poum (le Parti ouvrier d’unification marxiste), qui, en plus d’être attaqués par les franquistes, subissaient les exactions des communistes espagnoles aux ordres de Staline, parce que le Poum était au départ composé de trotskistes, les ennemis du « petit père des peuples ». Les communistes faisaient courir le bruit que le Poum était un parti fasciste, et traitaient ses membres d’« hitléro-trotskistes».

Les militants espagnoles staliniens étaient passés maîtres dans les faux procès, la calomnie et les constructions verbales. Alors quand j’entends Vladimir Poutine, leur héritier en ligne directe, traiter les Ukrainiens de nazis, je crois me réveiller dans les années 1930, et j’essaye d’ajuster le tuner de mon poste radio.

Blessé par une balle qui lui a traversé la gorge sans toucher la carotide, George Orwell rentre à Londres. Il découvre que la presse de gauche diffuse les mensonges des communistes espagnoles sur le Poum, et décide d’écrire son témoignage : ce sera Hommage à la Catalogne, publié en 1938.

[…] J’ai lu ce beau livre en me demandant si Orwell avait rencontré François Tosquelles, ce psychiatre et psychanalyste révolutionnaire dont je vous parle souvent dans cette colonne.

Membre du Poum, Tosquelles avait été chargé des soins psychiatriques dans l’armée républicaine. Il avait organisé des équipes mobiles pour traiter les combattants traumatisés, aussi près que possible de la ligne de front : même en pleine guerre, Tosquelles pariait sur la parole.

[…]


Yann Diener. Charlie Hebdo. 23/03/2022


  1. « Politique et langage », de George Orwell, in « Pourquoi j’écris et autres textes politiques » (éd. Folio).

2 réflexions sur “Convulsive intolérance.

  1. jjbadeigtsorangefr 29/03/2022 / 15:22

    La perversité de la nation passe par la fraude des mots……….pas nouveau l’utilisation du langage pour détruire la vérité Platon s’en plaignait les nazis expliquaient « calomniez, calomniez, il en restera quelque chose »(Goering). La toile n’a rien arrangé, la vérification de l’information est de moins en moins la règle …………….

  2. luc 29/03/2022 / 15:56

    « Hommage à la Catalogne » est effectivement un grand témoignage mais il a été par la suite largement occulté, du fait du monopole dont disposaient les staliniens là où était question de la guerre d’Espagne…

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