Emigrations : Il y a les ukrainiens… et les autres

Boucliers pour les familles fuyant le Proche-Orient ou l’Afrique, aides exceptionnelles pour celles venues d’Ukraine

Un élan spectaculaire. Inédit. Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, le 24 février, les centaines de milliers d’Ukrainiens (trois millions selon l’ONU à la mi-mars), fuyant leur pays agressé, sont accueillis généreusement dans les pays voisins (Hongrie, Pologne, Moldavie…). […]

En France aussi, « on assiste à un élan de solidarité tout à fait exceptionnel », se réjouit Delphine Rouilleault, directrice générale de l’association France Terre d’asile. […]

Car la France applique la décision historique de l’Union européenne qui, le 3 mars 2022, a activé pour la première fois la « protection temporaire », mécanisme créé en 2001 après la guerre en ex-Yougoslavie mais jamais utilisé faute d’accord entre États. « En cas d’afflux massif imminent de personnes déplacées», il dispense de la procédure de demande d’asile et offre une protection immédiate, renouvelable jusqu’à trois ans, avec accès aux aides, au travail, aux écoles, aux soins. Un dispositif qui simplifie considérablement l’accueil des réfugiés ukrainiens, et le travail de ceux qui les aident.

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« Ce discours d’accueil inconditionnel est tout à fait nouveau dans la France d’aujourd’hui », observe l’anthropologue Michel Agier, spécialiste des migrations, auteur en 2018 de L’Étranger qui vient. Repenser l’hospitalité (éd. du Seuil) 1. « L’engagement de l’État donne le ton : hier il criminalisait régulièrement l’aide aux migrants; aujourd’hui il dessine un cadre favorable. Pourtant la guerre n’est pas moins réelle en Syrie ou au Soudan qu’en Ukraine! Mais ce ne sont pas seulement ses horreurs qui déclenchent cette solidarité. »

Première explication, évidente : la proximité géographique de l’Ukraine et son rôle de zone tampon entre l’Union européenne et la Russie. « La définition même de notre Europe est en jeu. Ce contexte géopolitique est déterminant pour les dirigeants, et le grand public le perçoit. »

Ensuite, au-delà de ce sentiment d’une guerre « à nos portes », qui nous concerne plus directement que toute autre, « on entend beaucoup l’idée que « les Ukrainiens nous ressemblent », poursuit l’anthropologue. Une « ressemblance » qu’il faudra analyser, mais qui paraît largement construite par le contexte et la mobilisation politique. »

Cette nouvelle hospitalité est parfois brutalement justifiée: sur Europe 1 le 25 février, le député (Modem) Jean-Louis Bourlanges saluait une « immigration de grande qualité dont on pourra tirer profit »… Michel Agier voit dans cesmots, dont le sens général est assez partagé, « le retour du fantasme du « bon réfugié », blanc et chrétien orthodoxe en l’occurrence, et en creux celui du « mauvais migrant », plutôt noir, arabe, et bien entendu musulman » .

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Comme un triste revers de médaille, ce bel élan solidaire met en lumière notre solidarité à deux vitesses. Tandis que les Ukrainiens sont mis à l’abri, des centaines de Kurdes, Afghans ou Érythréens restent à la rue à Calais, à Paris et ailleurs. […]


Juliette Bénabent. Télérama N° 3767, 23/03/2022 (Extraits)


2 réflexions sur “Emigrations : Il y a les ukrainiens… et les autres

  1. marie 27/03/2022 / 13:20

    Bonjour Michel,
    Cela me révolte de voir que l’on a l’émigration à deux vitesses.
    J’ai regardé le reportage sur la Porte de la Villette mon ancien quartier, je suis horrifiée, pauvres gens, où l’on peut accueillir les personnes dans de bonnes conditions ou pas! Si l’on ne peut pas et bien il est plus humain de renvoyer ces personnes chez eux, ils ont sûrement été abusés par des passeurs qui leur ont fait miroiter une belle vie ici.
    Le parc de la Villette m’a rappelé la zone qui s’étendait à sa place après la guerre, c’était juste derrière notre immeuble, il y a eu l’aménagement avec un magnifique parc public, c’était agréable, et voilà ce que l’on en a fait aujourd’hui. Cela me crève le cœur !
    Bon dimanche.
    Amicalement,
    MTH

    • Libres jugements 27/03/2022 / 14:56

      Bonjour Marie,
      Sur plusieurs points de ton commentaire, je ne peux qu’être en accord.
      De quels droits les différents gouvernements européens font le tri entre les émigrés « blancs caucasiens » ukrainiens et les différents basanés provenant de l’Afghanistan, le Yémen, l’Érythrée, des nombreux pays nord-africains ou ceux dont la religion première est l’islam.
      Ne soyons pas naïfs le tri est effectué en fonction de l’appartenance ou non à une religion.
      Qu’ils ne nous prennent pas non plus pour des attardés en acceptant certaines émigrations pour raisons politiques et en refusant d’autres.
      Oui, l’envahissement de zones périphériques à Paris par les migrants est un scandale, scandale qu’il faut retourner envers municipalités et gouvernement qui ne font rien pour les accueillir et comment le feraient-ils alors que les logements sont déjà manquants pour bon nombre de résidents français.
      Oui, c’est vrai, nous ne pouvons pas « accueillir toute la misère du monde » mais alors si l’on veut rester droit dans ses bottes, position que je déplorerais, il ne faut accepter aucune émigration…
      Sauf que la Gaulle/France a toujours été au fil de son passé une terre d’accueil des différentes ethnies, hordes et guerres envahisseuses, mélange de langues, une terre de partage, ce qui fait « la richesse de son passé et de son avenir ».
      Avec toute mon amitié,
      Bon dimanche
      Michel

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