Savoir

Soixante ans après les accords d’Évian, préludes à l’indépendance de l’Algérie, des centaines de travaux de chercheurs, des milliers de témoignages d’acteurs n’auront pas suffi à apurer un passé aux douleurs multiples, fait de non-dits et de rancœurs accumulées.

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L’histoire est là : le 19 mars 1962, le cessez-le-feu était instauré en Algérie. Comment la mémoire du conflit s’est-elle transmise dans les familles, dans les écoles, dans les fictions? Comment résonne-t-elle pour la jeunesse algérienne? Notre dossier éclaire certaines de ces questions, auprès d’hommes et de femmes qui osent affronter les complexités de l’histoire.

Depuis décembre 2021, les archives judiciaires relatives à la guerre d’Algérie sont ouvertes à tous. […]

Des décennies durant, il fallut une dérogation — ou l’entremise d’un historien — pour accéder à ce type de documents. Depuis le 23 décembre 2021, plus besoin : avec quinze ans d’avance sur le calendrier initial, les archives judiciaires françaises « en relation » avec la guerre d’Algérie sont officiellement ouvertes à tous.

Initiative évidemment positive; qui s’inscrit dans une politique plus large de clarification des mémoires. Mais mesure-t-on son impact psychologique ?

Les images, courriers, procès-verbaux exhumés du passé recèlent une part de violence et de vérité souvent-insoupçonnée. L’Historien Marc André, dont le travail repose sur un va-et-vient constant entre archives et témoignages oraux (ce qu’il nomme une « histoire participative »), est l’un des rares à s’en inquiéter publiquement. « Dans les vieux dossiers, on peut tomber sur des aveux pas forcément glorieux, des rapports d’autopsie, des photos de cadavres. Quand on confronte certains témoins, ou leurs enfants, à des documents d’époque, mieux vaut donc y aller doucement. »

On peut y apprendre, par exemple, qu’une mère fut violentée en prison, ce qu’elle n’avait jamais raconté. Ou qu’un oncle, qu’on avait toujours vu en héros d’un camp ou d’un autre, était en réalité un agent double. […]

Impossible, évidemment, de prévoir les réactions en salle de lecture. « En général, cela va des larmes à l’apparente indifférence, en passant par l’indignation ou l’incompréhension, voire l’incrédulité teintée de complotisme quand on refuse d’admettre ce qui est écrit noir sur blanc, explique Anne-Françoise Kowalewski, cheffe du service du public aux Archives départementales du Rhône.

« En ce qui concerne la guerre d’Algérie, le recul n’est pas encore suffisant. Mais je peux vous certifier que d’autres dossiers douloureux, notamment ceux des « enfants assistés », qui n’ont pas grandi avec leurs parents, provoquent des réactions très fortes. Nous n’avons pas de formation de psychologue, mais quand quelqu’un éclate en sanglots nous devons bien essayer de le réconforter. Ou le calmer, quand il apprend que son père ou sa mère a été maltraité… Mieux vaut donc prévenir : un dossier d’archives n’est pas anodin. »

Pour ceux des enfants assistés, un accompagnement par des assistants sociaux est souvent mis en place. Imaginer un dispositif similaire pour d’autres dossiers sensibles supposerait une organisation et des moyens aujourd’hui inexistants.

«En tout cas moi, j’ai pleuré. Et je me suis cachée pour que ma mère ne le voie pas. » À 57 ans, Faïza Belghacem a encore la voix qui tremble un peu quand elle évoque l’histoire de sa mère, toujours vivante. « Avec mes quatre frères et sœurs, on savait qu’elle avait été orpheline très jeune, qu’elle était arrivée en France à l’âge de 22 ans, puis était devenue agent de liaison du FLN. Mais sans plus. Clairement, elle ne voulait pas se repencher sur le sujet.» Jusqu’à ce que l’historien Marc André, toujours lui, se manifeste pour tenter de la rencontrer.

Après des mois d’approche, encouragée par plusieurs de ses enfants, la vieille dame s’est décidée. Le 29 décembre dernier. « Ce fut pour moi un moment extrêmement fort et sans doute pour elle aussi, puisque de toute la soirée elle n’a plus dit un mot, assure sa fille. Pour ma part, ce n’est pas tant son parcours politique que son extrême solitude qui m’a marquée. Monter sur un bateau et traverser la Méditerranée, à cette époque, quand on est une jeune fille. Débarquer dans un pays qu’on ne connaît pas, risquer sa vie et avouer sa peur dans des PV d’audition. Être jugée par un tribunal militaire, seule femme parmi vingt-cinq hommes… Qui peut imaginer ce qu’elle a ressenti ? Et puis il y a cette photo, sur la fiche anthropométrique du commissariat je l’y trouve à la fois très belle, absente comme pour se protéger, forte sans doute, mais aussi inquiète. En fait je crois… Excusez-moi.»

Aussi chaleureuse que pudique, Faïza prendra à peine le temps de s’essuyer les yeux. « Ma mère raconte qu’à sa sortie de prison elle était seule, et s’est demandé: « Quel chemin je prends? » À certaines périodes de ma vie, je me suis posé la question dans les mêmes termes. Découvrir son histoire m’a encore rapprochée d’elle. Je connaissais une mère, j’ai découvert une femme ».

Dans son appartement de la porte de Saint-Ouen, Nora Khalef nous dira à peu près la même chose. Sur son père cette fois, militant FLN condamné à mort en France, gracié à l’indépendance et expulsé vers l’Algérie, auprès duquel il ne fut pas doux de grandir. « Il était alcoolique, sous tranquillisants, nous tabassait et ne souriait jamais. Je ne dis pas que je pardonne, mais grâce au travail de Marc André, c’est comme si les pièces du puzzle s’étaient mises en place. J’ai compris que le passé le hantait ». […]


Valérie Lehoux. Télérama N° 3766. 16 mars 2022


3 réflexions sur “Savoir

  1. bernarddominik 24/03/2022 / 08:20

    On attend les archives côté algérien. Pas facile de reconnaître qu’on est prêt à tout pour obtenir ce qu’on veut.

    • Libres jugements 24/03/2022 / 09:26

      Bernard, au moins les archives françaises sont « visibles » depuis le 23 déc. 2021.
      Toutes, absolument toutes, ça m’étonnerais, il doit bien rester des coins très secrets, certes, mais en majorité, elles seraient disponible.
      Quant aux archives algériennes, compte tenu du régime, il ne faut pas se faire trop d’illusion, de l’eau passera sous les pont avant de les découvrir…
      Cordialement,
      Michel

      • jjbadeigtsorangefr 24/03/2022 / 18:12

        La recherche de la vérité, une longue histoire qui n’est pas terminée . Le poète a dit la vérité…….

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