Les mots, nerf de la guerre en Ukraine

“Crime de guerre”, “opération militaire spéciale”; “dénazifier” ou “génocide”…

Pour Moscou comme pour Kiev, le choix des termes est crucial pour légitimer toute action. Explications d’ Amélie Ferey, chercheuse à l’Ifri.

Deux semaines après le début des combats, Kiev et Moscou se rendent coup pour coup sur le terrain du langage.

  • O.P-M. Depuis le premier jour du conflit, la guerre des mots fait rage…

Amélie Ferey. Le langage du droit est le nerf de la guerre des conflits armés modernes. La supériorité militaire sur le terrain n’est rien si on n’arrive pas à capitaliser dessus en termes de légitimité, comme ce fut le cas en Afghanistan, au Mali ou en Irak. Le choix des mots et la mobilisation du registre légal sont donc cruciaux, aussi bien pour la Russie, afin de construire la légitimité de son intervention, que pour le « bloc » occidental, qui entend présenter cette dernière comme illégitime.

Il existe quatre grandes façons d’affirmer la légitimité d’une intervention militaire dans un pays étranger :

  1. Le lien avec une tradition – voyez l’insistance de la Russie à faire reconnaître ses liens historiques avec l’Ukraine, en particulier avec la Crimée ;
  2. La « responsabilité de protéger », un argument théorisé par l’Occident et qui permet d’intervenir militairement dans un pays tiers à partir du moment où celui-ci ne protège plus une partie de sa population.
  3. L’impératif stratégique
  4. Les « valeurs morales ».
  • O.P-M. Un des points développés pour justifier l’intervention en Ukraine était d’ailleurs le caractère « défensif et inévitable » de l’attaque russe…

Amélie Ferey. Toute démarche juridique commence par la qualification des faits. La terminologie que vous allez employer est déterminante pour penser à la fois le cadre des infractions et leurs conséquences juridiques. La difficulté est qu’en droit des conflits armés personne ne détient de monopole sur ce que dit vraiment le droit !

Du coup, les interprétations divergent et c’est là qu’apparaissent les conflits.

  • O.P-M. Verbalement, la Russie se met-elle en dehors du droit international ?

À l’opposé d’une Russie qui, elle, viserait au rétablissement du véritable esprit du droit international, en luttant contre les asymétries de pouvoir et l’instrumentalisation des normes. La Russie s’alignait ainsi sur la Chine, les deux puissances militant pour une approche « révisionniste » du droit… qui satisferait aussi, bien entendu, leurs propres intérêts.

Amélie Ferey. Elle tient au contraire un discours très légaliste. Quand il s’est adressé à la Douma en 2014 lors de l’invasion de la Crimée, Vladimir Poutine avait clairement affirmé que les pays occidentaux accusaient la Russie de violer le droit international, « mais que c’était bien qu’ils se rappellent enfin que le droit international existe ». Il critiquait vertement l’hypocrisie supposée d’un Occident qui n’utiliserait les normes du droit que lorsque bon lui semble et ne promouvrait que les normes qui le favorisent.

  • O.P-M. Est-ce que le droit a jamais réussi à arrêter un conflit ?

Amélie Ferey. Il peut contraindre les belligérants. Le lawfare (l’utilisation du droit comme arme de guerre) en offre plusieurs illustrations. Par exemple, pour naviguer, les vaisseaux ont besoin de communications par satellite et d’une assurance. Si vous retirez ces garanties à un navire, vous l’immobilisez. Le droit est contraignant, même s’il ne peut pas tout.


Olivier Pascal-Moussellard. Télérama. Source (Extraits)


Une réflexion sur “Les mots, nerf de la guerre en Ukraine

  1. jjbadeigtsorangefr 17/03/2022 / 09:42

    Le droit reste l’expression du rapport de forces entre intérêts antagonistes. Ce qui fait la LOI c’est ça. Elle penche d’un coté ou de l’autre selon les circonstances.
    Pas d’accord ? Regardez l’état du Code du travail aujourd’hui et comparez avec celui d’il y a dix ans…
    En matière internationale, à défaut de crédibilité d’une force internationale suffisamment puissante, c’est la loi du plus fort qui domine… qui justifiera son action par tous les moyens y compris ceux du droit.

    La duplicité des nations passe par la perversion des mots

    (Platon avait déjà fait ce constat).

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