Eloge

De Paul Éluard…

Lorsque se déroule dans ma mémoire le long film de l’œuvre de Picasso, je suis toujours frappé d’admiration par l’enthousiasme, le travail, l’incessant mouvement d’un homme dont le message restera, j’en suis persuadé, « le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité ».

L’enthousiasme de Picasso ne se ralentit jamais. C’est sa force et son secret. Chaque pas en avant lui découvre un nouvel horizon. Le passé ne le retient pas ; le monde s’ouvre à lui, un monde où tout est encore à faire et non à refaire, un monde où il naît à lui-même chaque jour.

[…] La variété est certainement la qualité prédominante de son oeuvre. Il ne s’est jamais répété. Le travail, la vraie vie de ses yeux, de ses mains n’ont jamais supporté l’ombre de l’instant précédent. Et pourtant, ses yeux, ses mains sont fidèles au monde qu’il crée et dans lequel il vit. […]

Picasso est fidèle à son sujet, dans la diversité. Et s’il dessine des colombes, l’une a pour elle sa blancheur, sa hiérarchie dans l’échelle des oiseaux, l’autre, par les plumes, est plus tendre, une autre protège le monde de ses ailes étendues ou bien se fixe dans l’élan ou même se transfigure en un visage humain.

On dit communément que les plus grands peintres ont peint avec leur sang. Ce n’est là qu’une image, mais elle tire sa valeur de ce que l’homme n’a rien de plus précieux à remettre. Le sang, c’est avant tout la foi dans la vie, dans sa continuité, c’est la perpétuité de la chaleur humaine, c’est la pensée profonde et l’imagination qui luttent contre la mort, c’est la volonté aussi bien raisonnable que capricieuse. […]

C’est ainsi que Picasso est lié à l’histoire éternelle des hommes. Et là où nous ne pouvons reconnaître d’influences, d’origines, c’est qu’il est plus entièrement animé par son temps, ou qu’il est utopique. De son temps les baigneuses, et de son temps les arlequins, de son temps ces portraits semblables à des horloges bizarres où un oeil marque les minutes, l’autre les heures, où les lignes se défont, se nouent et cassent comme des fils de verre, ces natures mortes où le journal encadre une pipe et une bouteille, où l’équilibre d’une guitare pèse les fruits du compotier, de son temps tous les paysages liés par les brumes du matin ou du couchant, de son temps Guernica ou les Massacres de Corée. Mais de demain vient la Colombe et toute cette inscription d’un rêve dans la veille, ces sculptures éternelles qui disent l’espoir humain, toujours plus beau que le présent.

[…] Les hommes, même quand ils se déchirent, font leur histoire ensemble. Le poète, je dirais aussi bien le peintre, est avec eux. Mais son devoir et son pouvoir choisissent la réalité, il la veut profonde et morale. Et si le mal même peut le mener au beau, le beau ne peut que le mener au bien. Ce sont les perfections de son époque bleue, c’est le réalisme désespéré du cubisme, c’est son génie de la beauté qui donnent à Picasso toujours plus de conscience, qui élargissent le sentiment qu’il a de la présence humaine indispensable.


Paul Éluard, Picasso, dessins, 1952 – Recueil « Pour la paix ».


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