Propos écolo de Bruno Latour.

« L’écologie, c’est LA question existentielle de notre temps »

Préambule : Cet article est présenté dans le cadre de l’information sur les programmes en vue des élections 2022. L’article évoque la recherche d’un emplacement dans l’échiquier politique actuel, des écologistes. MC


 […] Son Mémo sur la nouvelle classe écologique, coécrit avec le doctorant en sociologie Nikolaj Schultz, annonce  […] la couleur : l’écologie, c’est la nouvelle lutte des classes ; et pour gagner la bataille, il est urgent de « faire émerger une classe écologique consciente et fière d’elle-même », comme l’énonce le sous-titre.

Un texte incisif, percutant, en soixante-seize points « à discuter et annoter » et qui arrive à point pour la campagne présidentielle.

Cela fait un peu peur, écrivez-vous, de réutiliser le terme de « classe ». Pourquoi l’avoir choisi ?  

 […] Vous êtes avec qui, et contre qui ? Voilà la question politique fondamentale qu’a proposée la lutte des classes, pour décrire comment les gens se répartissent entre leurs alliés et leurs adversaires.  […] … la lutte des classes, qui a tout organisé autour de la production et de la répartition de ses fruits, a oublié les limites des conditions matérielles de la planète.  […]

Par exemple ?  

Écologie ! Ce n’est pas un enjeu ou un domaine parmi d’autres, tels l’économie ou le social. C’est LA question existentielle de notre temps, qui porte sur l’ensemble de ce qui fait le collectif humain, des éléments économiques, spirituels, artistiques, affectifs qui constituent la vie. Et ce changement d’horizon est un renversement violent, et non une « transition ».

Il est articulé autour d’un point central : le maintien des conditions d’« habitabilité » de la planète. Autrement dit, peut-on encore vivre dans un monde habitable, alors que nous modifions la composition de l’atmosphère et que nous comprenons enfin que nous vivons entremêlés à toutes sortes d’autres vivants ? Qu’est-ce que cela change pour notre conception du progrès ? De la modernité ? Et comment maintenir un idéal de liberté quand on doit apprendre à dépendre ?

On voit avec la Covid que c’est compliqué de dépendre des virus des uns et des autres — ce que l’on savait pourtant depuis un moment. Mais, dépendre de l’oxygène, du sable, du lithium, des abeilles, etc. : comment faire ? La liberté, l’émancipation, valeurs mobilisatrices par excellence, sont remises en cause, et ce serait bien si l’on avait un autre terme qu’écologie pour parler de cela. Malheureusement, il n’y en a pas. Il faut faire avec les mots que l’on a. […]

[…]

nous manquons cruellement de temps, tout en ayant besoin comme jamais de ce travail de réflexion. Son absence explique, en partie, l’indifférence inquiète et embarrassée dans laquelle beaucoup de personnes sont coincés. L’immense majorité a beau avoir compris que le monde a changé — la prise de conscience depuis cinq ans est fulgurante —, elle ne sait pas comment traduire son angoisse et sa culpabilité en mobilisation. […]

Pour inventer le libéralisme, pour construire cette fiction de l’individu calculateur et autonome, pour embarquer les classes anciennes dans le développement de la production et faire miroiter ces promesses de liberté, de développement infini, il a fallu trois siècles de travail des penseurs, des idéologues, des artistes ! […] … la littérature ou la peinture ont accompagné l’invention du libéralisme (ou que le monopole que la gauche exerce dans la culture), pour comprendre combien l’écologie manque de ressources. C’est comme si, puisqu’ils s’occupent de la nature, les écolos pouvaient délaisser la culture… Pourtant, il va bien falloir travailler les affects sur toutes ces idées de prospérité, de dépendance, d’habitabilité, et c’est une sacrée bataille culturelle !

[…]

Pourquoi l’écologie politique ne s’assume-t-elle pas ? 

Cela s’explique en grande partie par le fait que l’écologie est née dans les marges, depuis la fin de la guerre, avec des penseurs et des précurseurs qui ont décidé de « sortir du système », comme on dit…

Aujourd’hui, ces marginaux sont devenus centraux parce qu’ils ont pointé du doigt LA question pour la survie de tous. Ce changement est très compliqué pour des personnes qui se voient toujours comme marginaux et qui, brusquement, s’aperçoivent qu’ils peuvent devenir la majorité et doivent répondre à de nouvelles questions : que fait-on de la conquête du pouvoir ? Qu’est-ce qu’un État de l’écologisation, tout comme il y a eu un État de la reconstruction, un État de la modernisation, un État (très secoué) de la globalisation ? Et qu’est-ce qu’une Europe écologique ? Tant que les écologistes continueront à chérir leur marginalité, ils seront incapables de définir la politique à leur manière et de repérer l’association d’alliés, mais également des adversaires. Parce que définir ses ennemis, c’est essentiel.

[…]


Weronika Zarachowicz. Télérama. Source (extraits)


2 réflexions sur “Propos écolo de Bruno Latour.

  1. jjbadeigtsorangefr 24/01/2022 / 20:25

    Remettre en cause le système n’est pas au programme des écolos…

    • Libres jugements 25/01/2022 / 10:05

      Bonjour J.J.
      Parfaitement exact de relevé ce manque dans le programme de Jadot (pour certains mais pas pour d’autres)
      Il reste pas moins vrai que ce blog lu par diverses opinions (et c’est me semble-t-il heureux) il est impossible d’omettre de parler du programme, de l’esprit, des/du représentat-s des verts écolos. Ce serait retirer, je pense, la ligne sélective de ce blog
      Amitiés,
      Michel

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