Pourquoi la gauche perd — Analyse 3

Avant-propos : l’article qui suit, écrit par Pierre Souchon date de 3-4 ans d’une et d’autre part, nous semble complètement en décalage dans le dossier du mois de janvier 2022 du « Monde Diplomatique » (pourtant réputé pour ses synthèses), consacré à une « gauche qui perd ». Alors pourquoi avoir intégré ce texte dans notre blog ?

Nous restons fidèles à notre logique d’information tous azimuts sur ce qu’il faut bien reconnaître être un événement majeur dans notre pays, la « non-représentation électorale » de la classe populaire, durant ce quinquennat, d’autant que la mentalité et l’engagement social est toujours présent dans la population salariale.  MC

[…] « Le prix de l’essence ou le carburant de la lutte de classes ».

À propos de la revendication initiale des « gilets jaunes », ce sous-titre d’une revue proche du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) ne souffre aucune ambiguïté. Au titre près : « Soulèvement populaire en Iran » (1).

Pour les révoltés iraniens de l’automne 2019, les communiqués de solidarité de la gauche syndicale et politique française fleurirent. Il en fut de même pour la dizaine de morts gisant sur les pavés de Quito et les centaines de blessés qui furent victimes quelques semaines plus tôt en Équateur… de la répression de manifestations contre l’augmentation des prix des carburants.

Un an auparavant, les mêmes organisations se réjouissaient de la révolution en marche au Soudan : peu d’entre elles rappelèrent que l’un de ses préludes fut l’explosion de ces mêmes prix, qui déclencha des insurrections en 2012 et en 2013.

Cette énumération serait taxée d’amnésie sans une date importante de la mémoire de la gauche : le 27 février 1989, à Caracas, c’est entre autres, là encore, l’envolée du prix de l’essence qui déclencha le caracazo, soulèvement populaire qui fit trois mille morts vénézuéliens et qui annonça l’élection de Hugo Chávez en 1998.

Il semblerait que le soutien massif de la gauche politique et syndicale française aux révoltes contre les prix à la pompe soit inversement proportionnel à la distance qui la sépare de la contestation.

Car, [en France en novembre 2018, lorsque] le même motif de colère, [est] mené [par] des centaines de milliers de « gilets jaunes », [l’enthousiasme faiblit assez rapidement même si au départ le mouvement est] : « Largement appuyé par les patrons du transport et relayé par la droite et l’extrême droite et semblait rencontrer […] un large écho dans les milieux populaires (2).  »

Et pourtant. Avant que les « gilets jaunes » ne placent le prix du carburant sous les feux de l’actualité, il suffisait de fréquenter n’importe quel café de n’importe quelle campagne de France pour savoir que, depuis une décennie, grondait la colère populaire autour d’un thème central : la voiture. Les radars ! L’essence ! Le diesel ! Le contrôle technique ! Les vignettes !

[…]

Les programmes des partis pour la prochaine élection présidentielle répondent : à la cherté de l’automobile […] qu’il faut « sortir » de ce mode de transport polluant (« repenser la mobilité individuelle » (4), « réduire la place de la voiture » (5), « privilégier les déplacements doux » (6)).

Hormis le prix des transports, qu’est-ce qui mobilise les classes populaires ?

[Ils seraient tentant de dire] d’abord, la « politique politicienne » (les luttes de pouvoir, les stratégies électorales…) les rebute [ce que] les taux d’abstention permettraient de l’affirmer selon les éditorialistes, à chaque élection. [Si ce pourrait-être une explication ce n’est pas la seule !]

Ne serait-ce pas justement parce que leurs inquiétudes, leurs tourments sont inconnus, ou presque, des organisations qui prétendent parler en leur nom ?

Nous avons enquêté [rencontré en grande majorité] des femmes, en majorité, jeunes, moins jeunes et retraitées, issues de différents milieux professionnels et provenant de lieux géographiques divers (urbains, ruraux, périurbains).

Première surprise : [seule] une minorité d’entre elles affirme souhaiter l’augmentation des salaires, obsession des organisations de gauche. Chacune insiste pourtant sur le coût de la vie, qui ne fait qu’augmenter. Dans les ménages rencontrés, ce sont systématiquement les femmes qui tiennent les comptes. Chronophage, source de stress, cette activité les change en d’impitoyables comparatrices de prix. Leur colère porte sur ceux de la vie courante, sur l’angoisse du porte-monnaie qu’on ouvre tous les jours en constatant qu’il se vide de plus en plus vite.

Leur revendication est nette : l’encadrement strict des prix des produits de première nécessité. […]

Augmenter les salaires ? « Tout augmenterait derrière, et on ne gagnerait rien ! »

[…]

Problème : toutes, à gauche, sont discréditées parmi notre public. En cause, pêle-mêle : leur langage, « qui ne ressemble pas au nôtre ». Les incantations et propos de papier, en contradiction avec l’absence d’actions concrètes, aux effets pratiques immédiatement palpables.

La forme des organisations, également, vue comme un permanent système de primes à l’ego, à l’argent, aux honneurs, aux places. Et, par-dessus tout, ces convictions se nourrissent d’un désintérêt plus profond, fondé sur ce fait central exprimé avec certitude : « De toute façon, la politique, ça ne change pas la vie. »

La jeune esthéticienne qui nous a résumé d’une phrase ce sentiment commun à tous ignorait que l’ambition de « changer la vie », empruntée à Arthur Rimbaud, fut justement le slogan d’une gauche qui prônait la rupture.

Depuis, l’absence de solution de rechange pratique et théorique a atteint son objectif : s’intéresser, s’investir, s’engager en politique est devenu inutile, « puisque rien ne change, ce sont toujours les mêmes qui trinquent ». Mais, de ceux-là dépends précisément le changement, l’histoire l’a assez prouvé. Le discrédit général dans lequel les formations de gauche sont plongées suggère une piste, évoquée par les intéressés eux-mêmes : « Construire une organisation avec des gens comme nous. »

[…] Une organisation qui se soucierait de la vie concrète des personnes, de leurs frigos vides (aide alimentaire), du prix de l’école (mutuelle des écoles, soutien scolaire), du prix des loisirs (cinéma solidaire, sorties à prix réduits), etc. […]


Article réalisé d’après un écrit de Pierre Souchon. Le monde diplomatique. Titre original : « Si les classes populaires étaient écoutées ». Source (extraits) 


  1. Révolution permanente, 20 novembre 2019.
  2. « Contre le gouvernement des riches, bloquer l’offensive, taxer les profits, augmenter les revenus », NPA (Nouveau Parti anticapitaliste), 13 novembre 2018.
  3. M. Fabrice Angeï, cité par Libération, Paris, 12 novembre 2018.
  4. « L’avenir en commun. Le programme pour l’union populaire », La France insoumise, 18 novembre 2021.
  5. « Vivant. Liberté, égalité, fraternité, biodiversité. Projet pour une République écologique », Europe Écologie – Les Verts, 16 mars 2020.
  6. « Construisons la France en commun », Parti communiste français, 12 juin 2020.
  7. Dominique Esway, « Au moins 10 milliards d’euros d’aides sociales ne sont pas réclamés », France Bleu, 15 juin 2018.
  8. Étienne Girard, « Référendum ADP : qui a signé et qui s’en fout ? Sociologie du RIP », Marianne, Paris, 19 juillet 2019.

2 réflexions sur “Pourquoi la gauche perd — Analyse 3

  1. jjbadeigtsorangefr 19/01/2022 / 23:45

    Blablabla qui tend à accréditer qu’il n’existe pas d’organisation qui s’occupe des problèmes des gens.
    Vous ne connaissez pas la CGT alors ne partez plus en vacances, travaillez 90 heures par semaine, ne demandez rien à la Sécurité Sociale………C’est l’abrutissement collectif qui fait que vous êtes dans l’ignorance de la manière dont les conquis sociaux sont nés.

    L’individualisme forcené vous fait oublier qu’il existe des organisations et un parti politique, le parti communiste, qui s’occupent des problèmes des gens.
    Vous préférez l’aventure?
    Le combat individuel?
    Libre à vous mais ne déblatérez pas sur ceux qui ont construit le social dont vous bénéficiez aujourd’hui et qui s’ORGANISENT pour protéger ces conquis et les améliorer…

  2. luc nemeth 21/01/2022 / 15:51

    Ayant été au 31/1/1999 révoqué de mon poste de fonctionnaire (technicien Culture cat. B en poste à la BNF) avec la complicité de la… CGT, dans une situation où j’avais mis le nez là où il ne fallait pas : j’ai peu de patience pour ce genre de commentaire

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