Intimer l’ordre de se taire à un universitaire !

Un professeur a été suspendu par la directrice de Sciences Po Grenoble pour avoir dénoncé dans la presse la politisation de son établissement. Le motif est surprenant (intimer l’ordre de se taire à un universitaire) et la sanction exceptionnelle. Mais, ce « fait » semble cacher d’autres soucis dans les universités.

Au départ, une controverse sur l’usage du terme « islamophobie » que deux enseignants ne voulaient pas assimiler au racisme comme le faisaient certains de leurs collègues. Une querelle sur un mot que d’aucuns pourraient juger « byzantine ».

Cela se gâte quand des affichettes, collées sur les murs de l’établissement, traitent les premiers d’islamophobes.

  • Les esprits s’échauffent à la suite d’échanges interminables de mails, où chacun s’offusque en se considérant pris à parti devant des destinataires divers et variés, le tout dans un contexte de travail distanciel.
  • Un syndicat étudiant a relaté ces messages sur les réseaux sociaux.
  • Les deux enseignants reçoivent alors des menaces physiques.
  • Traduits devant le conseil de discipline, des étudiants impliqués sont relaxés malgré un rapport d’inspection sévère.
  • Puis, un enseignant concerné, Klaus Kintzler, donne deux entretiens à des médias alors que la directrice lui a demandé de ne pas s’exprimer. Il y accuse l’établissement de ne plus offrir les conditions de liberté académique sous l’influence de ce qu’il qualifie de « wokisme »
  • La sanction tombe au nom d’une autorité qu’on peut dire patronale.

Ce qui rompt avec des usages universitaires de collégialité et de règlement arbitré des conflits. Il faut donc comprendre ce qui a changé, notamment depuis la loi Libertés et Responsabilité des Universités (LRU) de 2008, portée par la ministre de l’époque Valérie Pécresse, qui a institué leur autonomie de gestion.

Les directions universitaires sont issues d’élections auxquelles participent des représentants des enseignants, des personnels administratifs, des représentants syndicaux et des personnalités extérieures.

Le temps du mandarinat qui concentrait tout le pouvoir entre les mains des professeurs est bien révolu. On ne s’en plaindra pas mais il faut savoir que les nouvelles règles de gouvernance amorcées par la loi d’orientation de l’enseignement supérieur de 1968 et renforcées par la LRU de 2008 ont introduit la politique dans l’université à deux titres au moins :

  1. les élections sont un processus politique de coalitions nouées dans des manœuvres plus ou moins opaques et les considérations partisanes peuvent y avoir une place plus ou moins forte. Tout cela n’est guère transparent.
  2. Le plus souvent, le compromis régnait entre des gens soucieux de ne pas mettre en danger une institution fragile et de préserver les conditions de vie commune.

Les libertés académiques étaient une sorte de mantra que chacun savait ne pas devoir attaquer par intérêt réciproque. L’épisode de Grenoble est à cet égard une première.

Il ne faut pas comprendre ce genre de conflit à l’aune des psychologies et des personnalités mais par le contexte délétère qui occupe de plus en plus l’université française (1)

À plusieurs reprises, des colloques ou séminaires ont été annulés ou des invitations révoquées au motif que tel ou tel intervenant ne plaisait pas.

 Les spécialistes de sciences sociales préfèrent appliquer l’objectivation à d’autres qu’eux mais s’ils prétendent au titre de scientifique, il faut bien qu’ils s’y soumettent. Autrement dit l’affaire n’est qu’un révélateur de tensions accumulées dans l’université : d’un côté une raréfaction des places ; de l’autre, une prolétarisation des conditions sociales.

Il est de plus en plus difficile de faire carrière et on y est de moins en moins bien traité et payé. La solution professionnelle de la promotion passait en principe par l’excellence et l’investissement dans le métier. Si cela ne paie pas, ou mal, ou lentement, l’humeur se tourne vers la protestation politique déclarée ou masquée. […]

Ce sont des universitaires qui occupent ces fonctions de direction. Et, comme il se doit, ceux qui ont le moins de goût et de talent pour l’enseignement et la recherche (mes excuses aux exceptions) et bien sûr le plus d’appétit pour les fonctions politiques et bureaucratiques. Leur idéal n’est pas de publier mais de présider.

On ne doit pas s’étonner de l’embarras de la ministre de l’université sur la sanction grenobloise : une « erreur formelle » selon le ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer, la ministre Frédérique Vidal demandant que « chacun se remette au travail dans la sérénité » (3). Comment en serait-il autrement quand les ministres ont eux-mêmes mené une carrière d’apparatchiks d’université puis de ministère ?

Ils se trouvent en quelque sorte en porte-à-faux, hostiles intellectuellement à certaines formes de radicalisation mais solidaires socialement de l’autorité bureaucratique. 

L’autre versant de cette autorité patronale ou managériale est la conversion salariale du statut d’universitaire. Les signes se sont accumulés depuis quelques années. Les professeurs subissent une relégation au statut de salarié qui les voue à une position défensive face à leur directeur ou président. Ces micros indicateurs témoignent des changements infimes qui, cumulés, font des universitaires des salariés comme les autres, tenus aux obligations de loyauté envers l’employeur et à l’obéissance. […]

Depuis quand s’exprimer dans la presse est-il interdit aux universitaires ? Le coupable aurait mis en cause son établissement. S’agissant de liberté d’expression, la chose est assez importante pour la défendre dans la presse. […] C’est une chose d’être attaqué en justice par des dirigeants politiques ou économiques qui défendent leurs intérêts contre la liberté d’expression, cela en est une autre de la part d’un corps professionnel qui perd alors sa raison d’être.

[…]


Alain Garrigou – Le blog du « Monde Diplomatique » – Source (Extraits)


  1. Le 14 février 2021, interrogée par la très droitière chaîne CNews, la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation Frédérique Vidal estimait que « l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble et que l’université n’est pas imperméable. Ce qu’on observe à l’université, c’est que des gens peuvent utiliser leurs titres et l’aura qu’ils ont (…) pour porter des idées radicales ou des idées militantes de l’islamo-gauchisme. »
  2. On n’oublie pas le manifeste des 121 contre la guerre d’Algérie en 1960 qui valut le licenciement à plusieurs universitaires. Ils furent rapidement réintégrés.
  3. Interrogée sur Europe 1, le 7 janvier 2022 par un journaliste qui l’encourageait à désavouer la mesure de sanction prise par la direction de Sciences Po Grenoble, Mme Vidal a préféré mettre en avant « le devoir de réserve qu’a un fonctionnaire ». Évoquant M. Kintzler, qui « dépend du rectorat de par sa position administrative », elle a réclamé « qu’on ne stigmatise pas l’ensemble d’une école. »

2 réflexions sur “Intimer l’ordre de se taire à un universitaire !

  1. bernarddominik 17/01/2022 / 09:30

    Science po, école de l’inutile, c’est bien une école de l’inutile, la politique n’est pas une science.
    Elle se discrédite ?
    Tant mieux, car il faudra la fermer

  2. jjbadeigtsorangefr 17/01/2022 / 23:21

    Liberté, Liberté chérie j’écris ton nom.
    Avec des ministres qui se gavent et nourrissent leurs turpitudes autour de l’islamo-gauchisme la compréhension de la réalité relève de la magie.

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