Le prosélytisme sur les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux ne sont pas uniquement un comptoir de bistrot géant où chacun vit son quart d’heure de célébrité nombriliste.

Ils sont aussi l’un des outils préférés de la propagande islamiste.

« Merci de signaler ce compte de propagande de Daech proférant des menaces envers la France. » C’est ainsi que le compte @Ctrlsec_FR alerte ses abonnés pour qu’ils l’aident à débarrasser Twitter des comptes de djihadistes. Cen’est pas le seul profil sur le réseau social à les traquer : de nombreux citoyens se sont réunis pour le faire depuis les attentats de janvier 2015. Le compte le plus connu s’appelle Katiba des Narvalos bataillon des narvalos », ndlr).

Derrière ce profil, plusieurs anonymes guettent sans relâche la moindre propagande djihadiste sur Twitter, mais aussi sur Telegram, une plateforme de messagerie sécurisée très utilisée par les terroristes. Katiba des Narvalos travaillerait avec les services de renseignements français, leur fournissant les informations récoltées.

En 2018, un agent de ces services se confiait à Mediapart, expliquant que la Katiba était meilleure qu’eux : « Ils arrivent à géolocaliser un djihadiste à partir d’une photo. Nous en sommes incapables. » Et si, sur Twitter, de valeureux ano­nymes veillent – des dizaines de milliers de comptes ont été supprimés grâce à eux -, il n’en est pas de même pour tous les réseaux sociaux.

Prenons TikTok, une application de partage de vidéos dont le coeur de cible est la jeunesse de moins de 25 ans. Le 5 décembre dernier, le quotidien britannique The Sun révélait avoir identifié des dizaines de comptes de propagande terroriste appelant leurs fidèles à attaquer l’Occident durant Noël. En quelques clics, il est aisé de tomber sur des comptes similaires grâce à l’algorithme de l’application, qui ne cesse de vouloir attirer l’utilisateur en lui suggérant des vidéos de plus en plus « nichées » et de moins en moins modérées.

Ainsi, on peut se balader innocemment sur des comptes partageant des vidéos de prière, lorsque, soudainement, l’application décide de pousser des vidéos de prêche, comme celui de l’imam Eric Y., qui incite les femmes à porter le voile : « La société repose sur le voile, sur cette absence… sur le fait de ne pas montrer ses atouts à n’importe qui. Car lorsqu’on parle du voile, on parle de se préserver, ma soeur, mais on parle aussi de préserver l’homme d’une certaine tentation » (une vidéo vue près de 20 000 fois et qui comptabilise 5 000 likes).

Quelque temps plus tard, TikTok, toujours plus loin dans l’escalade, suggérera une vidéo intitulée « Message aux kouffars », où on peut lire : «Message aux USA et à Israël, en 2023 la umma [communauté des musulmans, ndlr] vont vous attaquer […] nous sommes les musulmans, nous sommes les soldats d’Allah et de l’islam. »

Sur un autre compte aux 3 000 abonnés, on se réjouit de la mort du caricaturiste suédois Lars Vilks, qui était sous protection policière depuis 2010 pour avoir dessiné la tête de Mahomet avec un corps de chien. Après quelques clics, on peut visionner une vidéo déplorant que la charia ne soit pas appliquée dans certains pays musulmans.

Si, a priori, ces comptes et ces contenus ne comptabilisent pas des centaines de milliers de vues ou d’abonnés, TikTok les rend encore plus dangereux qu’ils ne sont, en les proposant tout naturellement à n’importe quel utilisateur, comme s’il s’agissait de tutos de recettes de cuisine.

Et si, sur l’application chinoise, il n’est déjà pas compliqué de tomber sur de la propagande terroriste, sur Instagram, c’est un véritable festival. Pas besoin de laisser faire les algorithmes : en trois clics, on passe d’une pléthore de profils qui glorifient les pays appliquant la charia, «où les gens sont plus heureux », ou maudissant les « kouffars» («mécréants », ndlr), à des comptes de djihadistes qui postent des photos les montrant tirant à la kalachnikov ou bien en compagnie de leurs copains terroristes.

Un compte, en particulier, semble être dédié à la propagande : de nombreuses vidéos y sont postées, allant du prêche à l’enfant habillé en soldat avec un drapeau de Daech sur le torse. Les commentaires sont pour la plupart écrits en langue arabe, en russe ou en ouzbek. Sur un autre, qui avoisine les 1 000 abonnés, on peut voir une petite fille en burqa tenant fièrement le drapeau de l’État islamique.

Le plus étonnant reste ces quelques photos de kalachnikovs… entourées de fleurs, comme pour reprendre les codes du réseau social, où la plupart des publications sont des paysages. Un grand nombre de ces profils sont publics, et leurs propriétaires postent des photos d’eux-mêmes le visage découvert, en totale impunité.

Le groupe Meta (anciennement Facebook), qui possède Instagram, a réalisé un chiffre d’affaires de plus de 85 milliards de dollars en 2020. Trop peu pour engager davantage de modérateurs?

Face à cette montée de la propagande terroriste toujours plus forte d’année en année, Europol, agence européenne spécialisée dans la répression de la criminalité, a décidé de prendre les choses en main, en novembre dernier, en créant une section dédiée à la traque de la propagande djihadiste en ligne (ainsi que celle de l’extrême droite, mais ça, ce sera pour un prochain numéro…).


Lorraine Redaud Charlie hebdo. 05/01/2022


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