Se méfier des mots !

Emmanuel Macron, chef de l’État (officiellement jusqu’au 20 h du 24 avril 2022, 2ᵉ tour) compte faire des six mois de la présidence du conseil de l’Union européenne (Mais quid des 2 mois après le 2ᵉ tour ???) un instrument de sa campagne électorale. D’emblée, il joue sur les mots et les symboles pour faire croire qu’il est devenu le président de l’Europe.

Emmanuel Macron, chef de l’État (officiellement jusqu’au 20 h du 24 avril 2022, 2e tour) compte faire des six mois de la présidence du conseil de l’Union européenne (mais quid des 2 mois après le 2e tour s’il était battu ???) un instrument de sa campagne électorale. D’emblée, il joue sur les mots et les symboles pour faire croire qu’il est devenu le président de l’Europe.

La précédente présidence de la France a été exercée en 2008 par M. Sarkozy. À l’époque, le pays qui présidait le conseil de l’Union européenne était également président du Conseil européen. Or, cette fonction est exercée depuis le fameux traité de Lisbonne par un président élu par le Conseil européen. C’est aujourd’hui l’ancien Premier ministre belge, Charles Michels, qui assume cette responsabilité. M. Macron n’a donc pas le niveau d’influence de M. Sarkozy il y a 13 ans.

Chaque pays assure à tour de rôle pour une durée de six mois ce que l’on appelle la présidence tournante du conseil. Ainsi la Slovénie vient d’achever cette période et à la fin du mois de juin ce sera le tour de la République tchèque. Cette présidence ne confère aucun pouvoir particulier. C’est le collège du Conseil qui soumet à la commission et au parlement européen des directives (équivalentes à des lois européennes).

Le président de la République aurait pu, comme l’ont fait d’autres pays confrontés eux aussi à des élections nationales, demander le report de six mois de la présidence française. Il ne l’a pas fait car il se sert de l’agenda européen dans sa quête de réélection. Se faire reconnaître une stature européenne est son obsession. Ce qui n’est pas forcément du goût de ses collègues chefs d’États et de gouvernements des autres pays et de larges fractions du parlement européen.

Cette « campagne-combinée » a commencé au lendemain de ses vœux télévisés. Une nouvelle fois une hystérisation des débats a été organisée autour du déploiement durant quelques heures du drapeau européen sous l’Arc de Triomphe. Ainsi, comme le toréro secoue un chiffon rouge devant un taureau en furie, le président-candidat a organisé l’expression violente des fractions les plus extrémisées de la droite et de l’extrême droite.

Rappelons que le drapeau français n’est installé au-dessus de la flamme du soldat inconnu que lors des cérémonies et commémorations. Et, souvenons-nous que la candidate de la droite n’a pas eu les mêmes hauts le cœur lors de la précédente présidence de l’Union, alors que la même initiative avait été prise par le pouvoir de l’époque dont elle était l’une des ministres.

Cette opération, calculée avec l’aide de quelques médias, visait à cent jours du premier tour de l’élection présidentielle à réactiver le clivage entre extrême droite, droite extrême et le macronisme lequel est faussement paré de l’étiquette de « progressiste » face aux « nationalistes ». Puis le « média-président-candidat » a cru bon de récidiver, avec un langage de charretier envers les personnes qui ne sont pas vaccinées, sans jamais tenter de décrire les causes de cet état de fait.

Son entretien chez nos confrères du journal Le Parisien dit exactement à quoi sert la convocation express du parlement pour faire voter une loi imposant un « passe vaccinal ». Cette fois, l’opération consiste à instiller le clivage entre les « gens de raison » qu’il représenterait et… les autres.

Cette bipolarisation du débat vise surtout à éviter la nécessaire profondeur des controverses sur les moyens de relever les défis fondamentaux de l’époque. Patauger dans les bas-fonds de la politique évite de remettre en cause ce système capitaliste générateur de plus en plus d’inégalités, de menaces pour la paix mondiale, de dérèglement climatique et de bouleversement de la biodiversité d’où surgissent de nouveaux virus qui nous échappent. Créer de toutes pièces de fausses polémiques, détourne des débats indispensables sur la compétitivité et les critères comptables européens qui affaiblissent les systèmes de santé et rognent sans cesse les sécurités sociales.

La présidence française pourrait être utile au monde entier si elle prenait une initiative marquante en faveur de la levée des brevets sur les vaccins et les médicaments. Cette initiative pourrait commencer par la mise en débat d’un projet de nouvelle coopération européenne pour la santé et la proposition de créer à plusieurs pays, dont la France, d’un pôle public européen du médicament.

De même, elle pourrait enfin faire en sorte que le mot « Europe » ne se réduise plus à être synonyme de « marché » et de tenue de camouflage de ce système qui érige en dogme la concurrence entre les êtres humains, la compétitivité pour seule et unique stratégie, la culture du rejet de l’autre comme marqueurs des limites de notre “humanité”.

Que la Méditerranée soit transformée en fosse commune pour nos sœurs et nos frères du sud qui fuient les guerres, la misère, le terrorisme, que les eaux glacées de la Manche se transforment en cimetière pour les réfugiés kurdes ou soudanais de partout, qu’à la frontière polonaise, des migrants et réfugiés soient les otages d’odieux chantages géopolitiques, en dit long sur cette Europe inhospitalière et égoïste.

Le fameux défi migratoire dont parle le président de la République a déjà sa solution sur le bureau de confortable salle du conseil européen : « contrôle renforcés aux frontières » et « refoulement » des migrants et réfugiés. Alors que plus que jamais, il est indispensable de promouvoir un monde de paix et de sécurité humaine, le concept de souveraineté européenne qu’il défend sert à justifier une défense européenne pilier de l’alliance atlantique. Ce projet se prépare dans le cadre de la réactivation par l’occident nord-américain d’une dangereuse guerre froide contre la Chine et la Russie.

Le projet d’Europe financière intégrée est le cadeau que va servir M. Macron aux marchés financiers, qui comptent bien valoriser encore leur pactole grâce à l’augmentation des dettes liées à la pandémie. Pourtant, il conviendrait de mettre à l’ordre du jour l’organisation d’une conférence sur le désendettement afin de se donner les moyens de développer les services publics et mettre fin au pacte de « stabilité » qui n’est que le cache-sexe d’une austérité renforcée.

Il y a fort à parier que M. Macron revendique la paternité d’un salaire minimum européen. Ce modeste projet est déjà engagé à la Commission et au Parlement européens. On nous parle aussi de la régulation des géants du numérique nord-américains. On sait ce qu’il en est advenu avec la stratégie de l’Allemagne qui a préféré leur domination afin de pouvoir continuer à exporter ses automobiles aux États-Unis.

Par contre, l’enjeu de la construction d’une grande entreprise du numérique en Europe à partir des atouts existants dans plusieurs pays n’est jamais abordé. De même, la manière dont le gouvernement compte mettre en œuvre le « plan stratégique national agricole » déclinant pour notre pays la dernière réforme de la politique agricole commune n’augure rien de bon pour la rémunération du travail–paysan, la revitalisation de nos campagnes, la transition environnementale de l’agriculture et la qualité alimentaire.

L’Europe n’est donc pas une affaire de drapeau, mais de choix politiques. Le mot « Europe » que le Président et bien d’autres vont répéter à satiété ne sert qu’à cacher la profonde nature de l’Union européenne : celle d’un puissant moteur de la mondialisation capitaliste. Tout le contraire de ce qu’il faudrait faire pour protéger les citoyens européens et tracer avec eux les voies de l’émancipation humaine.

L’heure est en effet à engager un processus de nouvelle construction, à partir des aspirations et besoins des peuples européens, tout en faisant émerger un autre ordre du monde harmonieux, pacifique, solidaire. Une union des nations et des peuples souverains, associés et libres

Dessin d »Alice – Charlie Hebdo – 05/01/2022

La lettre du 08 janv 2022 –Patrick Le Hyaric – Source (Extraits)