Emmerder… Va Z’y voir !

Une analyse de Bruno Fuligni auteur du “Petit Dictionnaire des injures politiques”  

La dernière petite phrase du chef de l’État n’en finit plus d’agiter la sphère politique. Quoi qu’on en pense sur le fond, le vocabulaire utilisé a de quoi surprendre. L’historien Bruno Fuligni, qui vient de coordonner une nouvelle édition de son “Petit Dictionnaire des injures politiques”, analyse ce propos volontairement polémique.

C’est donc lors d’une interview au Parisien, au cours de laquelle il répondait à des questions de lecteurs, qu’Emmanuel Macron a lâché la petite phrase qui aura aussitôt mis le feu à la classe politique : « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc, on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie », y déclare sans détour le président de la République. Des propos si clivants qu’ils ont entraîné un énorme tollé,  […] .

L’usage de propos ouvertement provocateurs n’est pas nouveau dans l’histoire politique française. Selon l’historien et essayiste Bruno Fuligni  […] les dernières déclarations d’Emmanuel Macron ne s’inscrivent pas forcément dans le registre de l’insulte…  […] .

Qu’un chef d’État affirme publiquement qu’il veut « emmerder » une partie de sa population relève-t-il pour vous de l’injure politique ?

Il ne faut pas confondre trivialité et injure. On peut insulter quelqu’un dans un très bon français.

L’exemple type, c’est Clemenceau parlant de Félix Faure, au moment de son décès : « En entrant dans le néant, il a dû se sentir chez lui. »

Ou plus récemment, Hubert Védrine, à propos de Ségolène Royal : « On peut certainement la conserver comme ambassadrice des Pôles, à condition de la congeler sur place. »

Bref, on peut être extrêmement blessant dans un registre de langage soigné, et même littéraire. A contrario, l’emploi de mots triviaux ou de mots populaires, voire grossiers, ne relève pas forcément de l’injure – même s’il arrive bien sûr qu’une expression triviale soit blessante.

Par ailleurs, une injure, et surtout une injure politique, vise plutôt une personne précise, ou un groupe politique clairement identifié. Elle est publique, polémique, elle vise à susciter un affrontement. Et elle est réflexive, c’est-à-dire qu’elle valorise celui ou celle qui la formule, en même temps qu’elle dénigre l’adversaire.

Si vous traitez quelqu’un d’imbécile, cela signifie que vous êtes plus intelligent. Si vous traitez quelqu’un de traître, cela veut dire que vous êtes loyal.

On ne peut donc pas parler vraiment d’injure à propos de la petite phrase d’Emmanuel Macron, mais plus de l’emploi d’un vocabulaire trivial, et décalé de la part d’un chef de l’État.

Mais, si l’on reprend les critères que vous énoncez, cette phrase est publique, elle vise à créer un affrontement, ou en tout cas à souligner une scission au sein des Français ; et l’on peut penser que le chef de l’État espère qu’elle le valorise, ne serait-ce que pour son franc-parler…

Disons qu’elle lui permet d’atteindre un objectif politique : se placer au centre du jeu, et donner le la de la campagne électorale. C’est évident. Le paradoxe, c’est qu’Emmanuel Macron, qui a été beaucoup insulté dans sa carrière, n’a pas coutume d’insulter nommément ses adversaires. Pour cette nouvelle édition du Dictionnaire, je n’ai pas trouvé d’injure de sa part à l’encontre d’un homme politique en particulier. En revanche, on lui a plusieurs fois reproché des expressions englobantes (comme quand il avait traité les Français de « Gaulois réfractaires » aux réformes) pouvant témoigner d’un éloignement, d’un mépris. Comme s’il était certain d’avoir raison. C’est là-dessus que se focalise aujourd’hui le débat.

Par ailleurs, les hommes politiques ont tendance à éviter le registre de la scatologie. Ici, nous sommes donc surtout dans un discours qui se veut décalé, beaucoup plus que dans l’injure politique classique.

Celle-ci consiste à abîmer l’adversaire, à le ridiculiser, le déshumaniser, l’animaliser, le réifier. À tourner en dérision son action et ses mobiles.

Emmanuel Macron, lui, veut surtout créer une polémique, ouvrir un débat très large avec la société. D’où son choix d’un vocabulaire étonnamment relâché. Il a la volonté évidente de parler à l’ensemble des Français, en s’en rapprochant, ce qui est une des marques de la communication politique depuis une vingtaine d’années.

Les hommes politiques veulent de plus en plus ressembler à la fraction la plus populaire de leur électorat. Parfois, cela fonctionne. D’autres fois, cela sonne faux.

Les propos d’Emmanuel Macron ne visent certes pas une personne précise, […]

 […] l’injure politique est en général dissymétrique. Les gens les plus insultés, comme Aristide Briand, Jean Jaurès, Léon Blum ou Victor Hugo, n’insultaient pas eux-mêmes, ou très peu.

De Gaulle ou Clemenceau avaient au contraire une culture pamphlétaire, ils aimaient asticoter l’adversaire et avaient le sens de la formule – des formules souvent affûtées et plutôt élégantes.  […]

 […]

L’usage d’un vocabulaire trivial ne s’est-il pas particulièrement affirmé par la voix de Nicolas Sarkozy, à travers des expressions comme son « casse-toi, pauvre con », ou son « nettoyage au Kärcher » ? De quoi est-ce finalement le signe ?

D’un changement dans la figure présidentielle et la perception qu’on en a. Le chef de l’État doit-il être une figure d’autorité presque sacrée, « jupitérienne », comme disait le souhaiter Emmanuel Macron au début de son mandat ? Ou doit-il se montrer proche du peuple en « parlant vrai » ? Il existe incontestablement une tension dans le champ politique actuel, entre deux modèles antagonistes.

 […]

Affirmeriez-vous qu’aujourd’hui l’injure politique a perdu de son brio ?

Non, car il ne faut jamais idéaliser le passé. […] Reste que l’esprit général a changé : pendant longtemps, celui qui insultait mettait les rieurs de son côté. Ce n’est plus aussi évident ; l’opinion a désormais bien plus d’empathie pour celui ou celle qui est injurié.

L’ampleur du tollé suscité par les propos d’Emmanuel Macron vous a-t-elle surpris ?

[Personne] n’avait […] prévu la forme que pendrait la polémique, mais je ne doutais pas qu’elle arriverait très vite… Toute campagne électorale débute avec des éclats de voix. […]


Interview réalisée par Valérie Lehoux – Télérama – Source ( Extraits)


3 réflexions sur “Emmerder… Va Z’y voir !

  1. Matatoune 09/01/2022 / 08:30

    Excellent article !
    Bravo Télérama de s’élever au-dessus de la petite phrase d’un enfant qui fait un caprice pour qu’on le regarde !
    Sauf qu’il est le représentant de tous les Français !

  2. jjbadeigtsorangefr 09/01/2022 / 11:41

    De Cambrone à nos jours… La dernière en date surprend.
    Tout ça pour masquer un manque de courage politique qui eut voulu que la vaccination fût obligatoire.
    Elle l’est bien pour les enfants et pour d’autres maladies dont elle nous préserve…

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