Faire le con

Dans la grande floraison du langage érotique de tous les temps, le sexe de la femme, comme celui de l’homme, a naturellement une place de choix. P. Guiraud donne une liste, non exhaustive, de 435 mots le désignant.

Du Moyen Age à nos jours le mot con constitue évidemment la base, le vit étant le pénis. Pour ceux qui croiraient que les anciens n’usaient que de miel et de métaphores, voici la description très technique de l’acte sexuel dans un fabliau du XIIIe siècle, Boivin de Provins :

[Boivin] l’estraint
De la pointe du vit la point;
El` con li met jusq’a la coille,
Dont li bat le cul et rooille
Tant, ce m’est vis, qu’il ot foutu.

Parmi les innombrables substituts du con (du latin connus), terme générique, l’un d’eux a été privilégié pendant des siècles : c’est le connil, ou connin (du latin coniculum), l’ancien nom du lapin — cela à la fois à cause du jeu de mots évident et par un rapprochement facile.

Pendant tout le Moyen Age et jusqu’au XVIe siècle, on disait le « connil » comme aujourd’hui la « chatte » — encore que le « chat » remonte dans ce sens également au XVIe.

Question de pelage. On disait couramment « chasser au connil » et même « conniller » tout simplement, offert ici par ces vers de Ronsard :

Japant à la porte fermée
De la chambre où ma mieux aymée
Me dorlottait entre ses bras,
Connillant de jour dans les draps.

C’est au point que dès le XVe siècle le pauvre petit quadrupède avait un nom imprononçable, et qu’il fallut lui en trouver un autre. On l’appela « lapin », ce qui d’ailleurs lui allait bien. Néanmoins le connil, animal, avait eu le temps de léguer au connil, sexe, toute sa fâcheuse réputation de niaiserie, de lâcheté (Ha! connil, tu as peur ?), voire de manque de cervelle — on disait « avoir une mémoire de connil », etc. Il semble bien qu’au travers de diminutifs tels que connaud, coniche ou conart, « pleutre et ballot », quelque chose de cette réputation lamentable soit passé sur le « con » moderne : le parfait imbécile, avec toutes ses variantes, grand, vieux, pauvre, etc.

Cela dit, si faire le con ne remonte guère qu’au siècle dernier, du moins dans ses traces écrites, l’idée, je dirai l’archétype de la chose, est vieille comme un chemin !

La notion apparaît avec tous ses détails dans une des branches du Roman de Renart, datant de la première moitié du XIIe. siècle, où est également présenté de façon surprenante l’ancêtre du roi des cons, le « roi Connin », dont le métier consiste, en toute simplicité, à faire des cons !

Renart trouve le roi Connin occupé à sa tâche favorite, mais il juge que cet « imbécile » s’y prend on ne peut plus mal :

Li rois une beche tenoit, qui d’autre mestier ne servoit que de cons feire seulement, mais nais fesoit ni bel ni gent que, quant la ploie avoit fandue de la beche grant et molue si remenoit hideuse et grant, ne ja ne reclouait nul tens que demi aune a grant mesure ne parut bien la fandeüre. Renart mout s’en esmerveilla; le roi Connin en apela, demanda de cele overture; qui si estoit laide et oscure, por coi l’avoit faite si grant, car onques mes a son vivant n’avoit veü plaie sainz fonz, ni ne resanble mie cons.
« Renart, ce respondi li rois, n’iestes pas sages ni cortois, qui blamez ce que toz li monz sert et requiert a genoillons; ce est un cons que j’ai ci fait.
Sainte Marie, sont si laid tuit li autre comme cist est ?
Oïl, si Diex santé me prest, car tuit sont en un coing feru et de ceste beche fandu. »

Renart, souriant, propose alors au roi Connin d’améliorer son ouvrage. Il lui fait mettre un morceau de « col de cerf » fraîchement écorché pour donner un peu plus de chair, lui fait rajouter une « crest de coq vermeille » dans la fente pour faire le « lendie ». Il l’engage enfin à recouvrir le tout de poil de loup pour faire la barbe. Les deux compères contemplent alors un con parfait

Ici parfine la chançon corne Renart parfist le con.

On est en droit de se demander si ce « chef-d’oeuvre du roi Connin » (c’est le titre du passage) n’est pas bâti comme un jeu « au pied de la lettre » sur une expression préexistante, qui aurait pu être avec un sens quelconque, sinon faire, du moins « parfaire le con » ?


Extrait du livre « La puce à l’oreille » – Auteur : Claude Duneton  Ed. Stock. (1978)


Une réflexion sur “Faire le con

  1. jjbadeigtsorangefr 27/12/2021 / 11:03

    L’origine du monde …..Gustave Courbet en fit un tableau qui fit et fait encore polémique. Pourtant rien de plus naturel. Je ne m’en lasse pas. De Georges Brassens un descriptif parfait des différents cons au sens figuré du terme. Je ne m’en lasse pas. Mort au con hurlait un manifestant au passage de de Gaulle; vaste programme répondit celui-ci. Je ne m’en lasse pas.

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