Faire la bête à deux dos

Parmi toutes les façons anciennes de désigner plus ou moins gaillardement l’acte sexuel, la bête à deux dos est certainement une des plus constantes.

A peine un euphémisme, qui évoque à mon avis, non pas tant la bestialité de la chose qu’une idée d’« union » très intime, et de bonne santé, et surtout la surprise de celui qui par inadvertance découvre la scène, au coin d’un bois ou au détour d’une haie vive !

Le Varlet à louer à tout faire du XVᵉ siècle s’annonce ainsi :

Je fais bien la bête à deux dos
Quand je trouve compagne à point.

Au XVIᵉ siècle, Rabelais qui aime aussi l’idée de « frotter son lard », présente ainsi la lune de miel de Grantgouzier, père de Gargantua : « En son eage virile, espousa Gargamelle, fille du roy des Parpaillos, belle gouge et bonne troigne; et faisoient eulx deux souvent ensemble la beste à deux douz, joieussement se frotans leur lard, tant qu’elle engroissa d’un beau filz et le porta jusques à l’unziesme mois » (Gargantua, chap. 3).

Au début du XVIIe siècle l’expression s’écrivait encore couramment. Dans Les Caquets de l’accouchée deux maris trompés « entrèrent à l’hostellerie où se passaient les affaires, et d’une chambre proche, qu’une simple cloison séparoit de la leur, ils entendirent faire la feste à la façon de la bête à deux dos ».

Puis le siècle entra dans des voluptés plus chafouines : ce furent les feux, les flammes, les ardeurs, les cœurs saignants, la boucherie… On joua officiellement la passion de sainte-nitouche. La bête à deux dos n’entra plus dans les salons, elle voyagea désormais dans les chemins creux. Plus tard Littré ne l’indique ni à bête ni à dos. Il cite cependant Coquillart : « Jehanne fait la bête à deux dos », sans aucun commentaire.

Il est intéressant de noter à cet égard que l’adjectif « gaulois » commença à s’employer au XVIIᵉ siècle pour qualifier, non les ancêtres moustachus, mais les mœurs jugées brutales et sans raffinement des générations qui précédaient.

Louis XIV parlant de la langue de M. Régnier, mort en 1613, disait : « C’est du gaulois ! » — l’adjectif en vint à désigner de façon méprisante tout ce qui paraissait un peu leste et rappelait fâcheusement la franchise des anciens temps, et du XVIᵉ siècle en particulier… Cependant, les « gauloiseries » proprement dites ne datent que du XIXᵉ siècle !


Dans la même série à tendance champêtre, on peut citer aussi voir la feuille à l’envers, appliquée surtout à une fille, sans doute à cause de la position de base :

Sitôt dans un doux badinage
Il la jeta sue le gazon,
Ne fais pas, dit-il, la sauvage,
Jouis de la belle saison…
Ne faut-il pas dans le bel âge
Voir un peu la feuille l’envers?

Le Roman de Renart employait plus agressivement fouler la vendange ou battre le velours :

Hersant, dont vos vint cist coraiges ?
Certes, ce fu mout grant damaiges
C’onques Renart, cil fel’, cil rous vos bati onques le velous.

Je citerai pour finir jouer de l’épée à deux jambes qui a réussi à induire Littré en erreur; cette épée-là est ostensiblement le pénis. Dans Les Caquets une dame fait allusion à un personnage, assez mauvais soldat, qui « scait mieux escrimer de l’épée à deux jambes que d’une picque ».


Extrait du livre « La puce à l’oreille » – Auteur : Claude Duneton – Ed. Stock. (1978)


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