Difficile de mettre le Jésus dans la crèche !

Ou, la difficulté de cumuler la femme-amante et la mère de famille…

Ou plus simplement… Quelques heures de la vie d’une femme…

Couple (n.m.), du latin copula : union permettant de se mettre à deux pour affronter les galères que l’on n’aurait pas eues en demeurant célibataire.


Quand elle n’est pas trop dégueulasse, c’est fou ce que la vie est belle. Auréolée de sueur et le sourire aux lèvres, Malika prend son pied dans les mains de Loïc.

Enfin seuls.

Il gravit la colline de ses seins roses et bruns, ce sont des pêches de vigne, des mangues, des oranges. Avec beaucoup de sucre. Elle se laisse fondre, elle le laisse faire… ses mamelons bourgeonnent et fleurissent aus­sitôt. Loïc connaît sa femme sur le bout de ses doigts, c’est une flamme. Un soleil. Un kaléidoscope des saveurs de la vie. Sa peau douce et fruitée couleur de pain au lait, sa crinière de lionne et ses grains de beauté lui donnent des envies délicieuses. Et gourmandes. Loïc est amoureux chaque jour un peu plus, elle est si différente des filles qu’il a connues, peut-être même aimées dans un monde antérieur. Ses jolis yeux de chat, son caractère de chien, son rire encore plus beau qu’un solo de Miles Davis, tout en elle est brûlant. Il ne se lasse pas de la regarder vivre, s’enflammer de tendresse, s’énerver pour un rien, sourire ou faire la gueule, qu’importe.

Cette femme est une bombe. Il aime quand elle explose.

Enfin seuls.

Il promène sa langue entre ses cuisses ambrées, se cramponne à sa croupe et butine son miel… Jus de figue, caramel… Malika, c’est d’abord une odeur de bonbon. De sucre et de fruit rouge. Son joli cul frémit comme du lait sur le feu, c’est fou. Rien n’a changé depuis le jour de leur toute première nuit. Il y a sept ans déjà. Mais Loïc le jure, ça durera toujours, inch’Allah… Kénavo ! Il a soudain très faim de sa belle à croquer.

Enfin seuls.

Il faut en profiter. C’est vrai que ce matin, ce n’était pas gagné.

« Dis, maman, pourquoi les femmes, elles n’ont jamais de barbe, à part Tatie Jeannette ?

  • Oh non, pitié, mon poussin… il est sept heures du mat’ ! Laisse-moi juste émerger deux secondes, s’il te plaît, j’ai la tête en compote et le cerveau dans le gaz.
  • Ah bon, maman ? C’est vrai ? T’as un cerveau ?
  • ? »

La frimousse étoilée de taches de rousseur, des boucles de partout, bien sûr une dent qui manque au sourire ravageur, Poussin est une terreur de quatre ans et demi. La journée va être longue, ce môme a une pêche assassine et barbare.

Courage.

Les yeux dans le vague et sa manche de peignoir trempant allègrement dans son bol de café, Malika songe autant elle avait la taille fine et la grâce matinée. Maintenant c’est l’inverse, vive la maternité. Et dire que le week-end ne fait que commencer…

C’est épouvantable.

Armé de son doudou et d’un sabre laser hyperméga-sonique, Poussin provoque en duel une mouche innocente car la Force est en lui. Péril en la demeure. Les meubles du salon sont en danger mortel mais Loïc, sublime, prend la situation bien en main, pas de panique.

« Ça suffit mon chéri, maintenant tu te calmes !

— Non merci, papa… »

L’autorité d’un chef. L’énergie d’un héros.

Malika sent nettement le côté obscur de la Force lui chauffer les oreilles, mais Poussin s’en bat. Il ne renoncera pas. Entre la mouche et lui, c’est une lutte à mort, bestiale et sans pitié. C’est horrible. Si l’Empire ne contre-attaque pas dans les plus brefs délais, ce sera le carnage.

Le vase de Tatie Jeannette vient déjà de se faire exploser au combat, bien fait ! Il était moche. Mais si ça continue, Dark Vador va se prendre une fessée, et ça ne va pas tarder : Malika lit très bien l’avenir de son fils dans les lignes d’une main qui la démange déjà.

Trop tard.

Le pire est arrivé. Zoé s’est réveillée.

Catastrophe nucléaire.

Du haut de ses treize ans que l’on sent bien passer, la fille de Loïc est depuis quelques mois un ténébreux mollusque, une créature mutante à la paupière turquoise et aux ongles gothiques d’un goût irréprochable… Il faut faire attention. Ce mammifère obscur au charisme bovin peut se montrer dangereux. Hostile.

Impitoyable.

Son pouvoir de nuisance est apocalyptique, cette gosse est une virtuose dans l’art d’emmerder le monde. C’est inné. Sa créativité redoutable et toxique provoque des lésions irréversibles sur les nerfs familiaux. Sa force de frappe est fourbe, ses méthodes infaillibles, sa stratégie tueuse et le moindre faux pas peut s’avérer fatal. Car nous avons, au choix :

La belle humeur d’une huître ;

La conversation d’une plante verte ;

La démarche d’un spaghetti trop cuit.

Ce n’est pas l’âge d’or mais plutôt l’âge ingrat, ce printemps de la vie où les jeunes filles en fleurs bourgeonnent de boutons… C’est une phase cruelle mais on y passe tous : la chenille devient papillon, le cochon devient saucisson, c’est beau l’évolution.

La princesse d’hier au sourire enchanteur thésaurise aujourd’hui les plus jolies fringues de Malika, en tout cas les plus chères : elle a l’oeil très sûr et le flair infaillible.

Mômes, sweet mômes… Jusque-là tout va bien. Faut garder le sourire et surtout le moral.

Mélancolique et philosophe, Malika voit ainsi défiler son samedi matin, s’acharnant à bâtir le World Trade Center au milieu du salon, véritable chef-d’oeuvre d’architecture moderne sous forme de Lego que Poussin démolit en deux secondes et demie. Le doute n’est plus permis, cet enfant est un monstre. Un futur terroriste.

De son côté, Loïc affronte vaillamment l’adolescence en crise, calculant déjà les économies qu’il fera lors du prochain Noël puisque apparemment, c’est avec les nerfs de son papa que Zoé joue le mieux.

Patience : la chair de sa chair un jour va prendre cher. Avachie sur le canapé telle une baleine échouée reluquant la télé, la jeune fille en effet ne donne pas l’impression de vouloir faire grand-chose… à part bien sûr la gueule.

Oh et puis merde ! Il est l’heure d’aller prendre un peu l’air et un café serré chez Camille. Tout seuls. En amoureux. Loïc et Malika s’envolent faire le marché comme deux gamins qui fuguent.

Le soleil du samedi brille toujours un peu plus que celui du dimanche et la terrasse, bordélique de rires et de conversations, leur tend ses chaises blanches.

Petits moments volés, petits baisers donnés.

Ils font des provisions de calme, de tendresse, d’amour, de caféine… il faut prendre des forces : en règle générale, les repas en famille nuisent gravement à la santé nerveuse. Loïc et Malika ont beau réaliser des prouesses de diplomatie culinaire, Zoé leur fait bien sûr la grève de la faim et chaque bouchée se négocie.

C’est abominable.

Cette gamine se bâfre, grignote et dévore absolument tout, hormis ce qui est bon pour la santé, et de préférence entre les repas.

Ses légumes favoris ? Les frites au ketchup.

Son fruit préféré ? La fraise Tagada.

Dans ce doux climat de convivialité, la cuisine a par moments le charme suranné de la bande de Gaza, et le conflit bretono-kabyle prend souvent le chemin d’une troisième guerre mondiale.

En effet. Tout se passe comme prévu. C’est l’enfer. Mais quelle idée aussi d’oser faire un gigot pile le jour où Zoé devient végétarienne ? Ils cherchent des noises ou quoi ?

« Ça pue le cimetière dans cette assiette ! Pas question que je mange du cadavre sur la tête de ma mère !

  • Fini au moins tes petits pois, ma puce…
  • Ça se fait trop pas, vous êtes des psychopathes ! Et puis d’abord, j’en ai grave marre de vous… j’ai pas demandé à naître, moi !
  • T’as tort Zozo, il est vraiment très bon, ce pauvre petit agneau tout mort…
  • Poussin ?
  • Oui maman ?
  • Ta gueule, mon ange.

Évidemment.

Vu sous cet angle, le naufrage du Titanic a parfois des allures de croisière aux Marquises… Surtout ne pas craquer. Le gigot de la discorde est bientôt terminé, la défaite est totale. Il faut capituler. Zoé peut s’en aller chez sa copine Fanny passer enfin ses nerfs et tout l’après-midi.

C’est parfait.

Loïc et Malika se caressent des yeux. Il est l’heure de la sieste. Il est l’heure de s’aimer.

Au bout de vingt minutes, une histoire, quelques larmes, un câlin de maman et un autre de papa, Poussin va dans son lit sans trop faire de scandale. Chut… il se laisse bercer par la douce chaleur de ce joli samedi. Des particules de poussières dansent dans la lumière, l’odeur de son doudou lui fait fermer les yeux… Ça y est. Le petit prince dort.

Enfin seuls.

Loïc et Malika se cachent sous les draps, l’amour est aujourd’hui la seule chose à faire. La jeune femme sourit et de petites rides habillent son regard. Elle est encore plus belle. Ses cheveux décoiffés, sa peau tendre et laiteuse donnent à Loïc au moins mille idées par seconde. Il libère ses fesses enfermées trop longtemps dans la prison d’ivoire d’une culotte en dentelle et laisse flâner ses mains sur la croupe impatiente de sa brune brûlante. Elle se cambre un peu plus, ses seins lisses et pulpeux sont deux îles au soleil, son ventre est une plage. C’est la chasse au trésor. Au plaisir. À l’amour. Elle se laisse explorer, sensuelle et sensible. Leurs bouches se rencontrent, leurs sexes se rejoignent…

Mais le téléphone sonne la fin du conte de fée.

Plus vaillant qu’un jeune pou dans une classe de CP, Poussin bondit hors de son lit pour gérer comme un grand le coup de fil fatidique.

« Ah non, désolé, monsieur. Mes parents ne peuvent pas te répondre pour l’instant parce qu’ils font la sieste… mais tu sais… ça ne veut pas dire qu’ils dorment ! »

Loïc et Malika ferment les yeux, bouche bée. Grand moment de solitude.


Extraits du livre : « 36 heures de la vie d’une femme ». Agnès Bihl – Autrice, compositrice, chanteuse. Éditions Don Quichotte (Ed du Seuil – 2013)


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