Les villes inconnues

Au printemps prochain, serons-nous toujours vivants?

J’ai quelques doutes à ce sujet. Des cauchemars m’annoncent de plus en plus fréquemment que le virus, sans préciser lequel, amorce dans nos corps surnuméraires des bombes destinées à exploser, près de la rate ou près du coeur.

Comme les agents dormants communistes dans l’Amérique de Mc Carthy, comme les extraterrestres envahisseurs dans le monde de David Vincent, le virus a le petit doigt levé, sinon sur la couture et ses bombes n’attendent qu’un signal, venu d’ailleurs.

D’ailleurs, mais d’où?

  • De La Mecque, dit l’un.
  • Des fascistes, dit l’autre.
  • D’Afrique, dit un troisième.
  • Des capitalistes, dit un quatrième.
  • Des Juifs, dit un cinquième.
  • De Zemmour, dit un sixième.
  • De Macron, dit un septième.
  • Des «woke», dit un huitième. Des anti-« woke», dit un neuvième.
  • Des Russes, dit un dixième.
  • Des migrants, dit un onzième.
  • De Dieu, dit un douzième.
  • Du diable, dit un treizième.
  • Des riches, dit un quatorzième.
  • Des pauvres, dit un quinzième.
  • Des ondes, dit un seizième.
  • Du nucléaire, dit un dix-septième.
  • De la planète Mars, dit un dix-huitième.
  • Du patriarcat, dit une dix-neuvième.
  • Du matriarcat, dit un vingtième.
  • De la Chine, dit un vingt et unième. J’en connais une qui pense que ça vient des livres de Michel Houellebecq, mais j’en connais un qui pense que ça vient des livres d’Annie Ernaux. Ça vient des autres! résume le dernier de la liste, avant d’éteindre la lumière et de fermer la porte.
  • Bref, dans ces cauchemars, je ne sais plus à quel coupable me vouer. La seule chose dont je sois certain, c’est que je suis victime et que je vais bientôt mourir.

À cet instant, pour me soulager, juste avant l’explosion intime du virus, un rêve prend le relais du cauchemar. Il a lieu dans une ville inconnue, mais familière.

IL y a quelques jours, je passe ainsi la butte Montmartre et me retrouve dans une charmante ville pleine de collines, de vieilles petites maisons et de potagers. J’entre dans un de ces potagers. Il y a une fête dans la maison dont il dépend, laquelle ressemble à un ancien relais de poste balzacien. Je suis désolé de ne pas être invité, même si c’est un cluster.

Quitte à mourir, autant le faire en dansant. Je marche dans la terre, entre les légumes et prêt à les cueillir, quand soudain apparaît le propriétaire : c’est l’écrivain Jean Rotin.

D’un ton amusé et condescendant, il se met à me parler de ses légumes comme, dans ses livres, il raconte ses voyages, avec une précision de topographe : « La rangée des potirons marque une première rupture dans le paysage du potager, caractérisé jusque-là par un habitat très dense, tandis que désormais les trous dans le tissu végétal vont s’élargir et se multiplier. Au-delà des potirons, le potager est bordé côté sud, en contrebas de la rangée, par ta tranchée des rhubarbes de ceinture (1).» Je l’écoute, je l’écoute, et voilà qui permet de retarder l’explosion du virus.

Le langage est un excellent vaccin, pourvu qu’on sache l’utiliser..

Les écrivains rêvent. Il arrive qu’ils nous fassent rêver. Une publicité m’apprend que Philippe Delerm va publier en février New York sans New York (éd. Seuil), un livre où il parle d’une ville qu’il ne connaît pas et se contente de fantasmer. Quelle idée de collection ! me suis-je dit. Demander à des écrivains d’explorer des villes où ils ne mettront jamais un pied, mais auxquelles ils ne cessent de penser.

Des villes qui sont l’obscur objet de leurs désirs, et qui fuient, et qui fuient, et où ils n’ont surtout pas l’intention d’aller. Jules Verne, je crois, a beaucoup pratiqué, à l’aide de ses personnages, ce genre de voyage en chambre. De nombreux romanciers en ont fait autant, ne cédant pas aux injonctions réalistes et naturalistes, par paresse ou par conviction.

  • Comment appeler ça?
  • Villes imaginaires?
  • Villes fantasmées?
  • Villes sentimentales?
  • Villes de l’air, en tout cas, de l’air qu’on respire librement et qui, lui, peut-être, ne porte aucun virus.

Face à cette publicité, je me suis demandé si je lirais le livre de Delerm (pas sûr) et quelle serait la ville dont je ferais le portrait, sur cent ou deux cents pages, sans y être jamais allé.

Au moment où j’achève cette chronique, je n’ai pas trouvé de réponse.


Philippe Lançon  – Charlie Hebdo – 15./12/2021


1. Hommage rendu à La Clôture, livre publié en 2001 chez P.O.L, où j’ai substitué le potager au boulevard Ney, boulevard de ceinture à Paris.


2 réflexions sur “Les villes inconnues

  1. luc 21/12/2021 / 11:35

    je crois savoir que Lovecraft, lui aussi, avait le regard qui portait loin et sans jamais s’être beaucoup éloigné de sa chambre

  2. jjbadeigtsorangefr 21/12/2021 / 23:57

    Rêve ou réalité?
    Le coupable est toujours l’autre et le constructeur, même en rêve, soi-même.
    Le genre humain n’en reste pas moins partagé en deux classes, celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves énonçait Condorcet.
    T’es où?
    Bonne question à laquelle chacun doit tenter de répondre.

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