Rhétorique brune

Il y a une semaine, à midi, Éric Zemmour annonce sa candidature à la présidence de la République, le jour même où Joséphine Baker, entre au Panthéon. Son clip électoral est diffusé sur YouTube. Le soir, il est invité au JT de 20 heures, sur TF1.

Gilles Bouleau lui demande : « Cet après-midi, peut-être l’avez-vous vu, la France a rendu hommage à Joséphine Baker. Le président de la République dit : « C’est moi. La France, c’est moi. Joséphine Baker, c’est la France. » Vous adhérez à cela? Vous auriez pu l’écrire […] ? » Zemmour hoche la tête, dit d’un ton martial et interrogatif : « Joséphine Baker, c’est la France? C’est ça qu’il a dit ? » « C’est ça qu’il a dit ? » : par cette question, le nouveau candidat signifie qu’il n’a pas regardé la cérémonie, pas écouté Macron.

On pense alors qu’il va dire : « Non, Joséphine Baker, ce n’est pas la France ». Mais il dit le contraire : « Oui, bien sûr, il a raison. » Puis il sourit, soudain convivial.

C’est le moment de la confidence : « Vous savez, moi, j’ai un souvenir très tendre avec Joséphine Baker, je vais vous expliquer pourquoi…»

« Très tendre » est peut-être vrai; c’est, en tout cas, bien trouvé, car inattendu. Il poursuit : « Quand j’étais enfant, dans les années 1960… » Celles que son clip évoque comme une époque bénie, enfouie, regrettée. Ainsi fait-il entrer La panthéonisée, enterrée à Monaco où son corps restera, dans son propre panthéon de valeurs et de silhouettes perdues. «… elle passait régulièrement dans les émissions de télévision, et on la voyait, cette grande dame, très belle, très élégante, avec sa ribambelle d’enfants. Et elle disait qu’elle avait un château, qui était un peu délabré, et qu’elle n’avait pas les moyens d’entretenir ce château et ses enfants. Et donc, elle réclamait de l’argent aux Français, qui lui donnaient volontiers. On était toujours admiratif devant cette dame. On ne se souciait pas…» Il hausse les épaules, fait une moue. «… de savoir s’il y avait un privilège blanc, si elle subissait le patriarcat ».

Le fantôme de l’héroïne multiculturelle et antiraciste du jour est soudain retourné, comme une crêpe, par celui qui incarne la négation de ces combats. Il met le symbole au service de sa campagne, de ses dadas : « Vous savez, Joséphine Baker avait un prénom français et, surtout, c’est l’exemple même de la réussite du modèle de l’assimilation à l’ancienne, que je veux restaurer, et que nos élites, en particulier Emmanuel Macron, détestent et rejettent. Donc, vous voyez, moi, je dis oui, Joséphine Baker, c’est la France ».

 Le moment de confidence était un moment de rhétorique.

Zemmour a-t-il vu ou revu les émissions dont il parle, disponibles sur le site de l’INA?

Joséphine Baker y est en effet belle, élégante, avec ses lunettes noires, ses boucles d’oreilles, ses perles, ses habits et son chic tellement sixties, et ce sourire qui découvre presque entièrement les dents sans paraître artificiel. Ce qui frappe enfin, c’est son accent : il est américain. Elle a gardé la tonalité du pays où elle est née.

Moi, dans ces années-là, je regardais peu la télé. Je n’y ai donc pas vu Joséphine Baker qui, je l’avoue, n’apparaissait pas dans mon « champ culturel », pour parler comme ces agriculteurs que sont tes sociologues. En revanche, à peu près toutes les références que Zemmour a collées dans son clip d’un kitsch vintage, de La Fontaine à Claude Sautet, de Belmondo à Voltaire, des poilus de 14 aux barricades de Gavroche, ce sont bien les repères d’une France dans laquelle j’ai grandi, en banlieue parisienne, dans une classe moyenne partie de peu.

Dès l’adolescence, il y eut d’autres repères : ceux de la contre-culture, dont Charlie faisait partie. Ils portaient le rock, le sexe, la révolte, d’autres livres, les immigrés invisibles qui construisaient tes bâtiments et les routes, les femmes battues et violées, les pédés humiliés, tout ce qu’on n’appelait pas encore les « minorités ». Mais la France de Zemmour, en noir et blanc comme les émissions où apparaissait alors Joséphine Baker, n’était pas fantasmatique.

Elle existait dans les esprits, dans les coeurs. Elle contribuait à attirer pas mal d’étrangers, à les faire rêver. Ce qui est fantasmatique, c’est de feindre de croire qu’elle pourrait revenir, mais le croit-il vraiment, celui dont le clip n’est qu’une longue oraison funèbre?

Et ce qui est intolérable, c’est de dire, ou de suggérer par les images, que ce retour du temps perdu exige l’expulsion de ceux qu’il ne représente pas.


Philippe Lançon – Charlie Hebdo – 08/12/2021


Une réflexion sur “Rhétorique brune

  1. jjbadeigtsorangefr 13/12/2021 / 09:29

    Zemhaine est dans son rôle, les immigrés oui pour peu qu’ils soient à son service, qu’ils balaient les trottoirs, vident les poubelles, construisent des immeubles, des routes, exécutent tous les travaux pénibles…
    Tout cela ne leur conférant aucun droit et surtout pas ceux des autres travailleurs dont l’origine est garantie pur jus de français.
    Joséphine Baker réduite au rêve, mais pas n’importe lequel semble-t-il, relevant de la même démarche méprisante à l’égard de ceux qui sont différents.

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