Qui est/sera le pigeon finalement !

Incroyable et pourtant, il n’y a pas plus vrai… mais chut, c’est entre l’État et EDF… ça ne fera pas les titres des médias, mais soyez zen, c’est déjà compris dans les augmentations de nos factures. MC

Fournisseurs défaillants facturent honorées par EDF

Pourquoi EDF, lourdement lésé par deux entreprises, s’est-il engagé à les indemniser, qui plus est, en secret ?

Jean-Bernard Lévy, le patron du groupe français, a promis de faire cadeau de 110 millions d’euros au duo Westinghouse-FME, deux entreprises US ayant fourni des super moteurs dits « d’ultime secours » dans une vingtaine de centrales nucléaires françaises. Une décision surréaliste quand on sait que ces moteurs, choisis au terme d’un appel d’offres baroque, ont été livrés avec plus de deux ans de retard… et ont tendance à prendre feu !

L’engagement d’EDF est contenu dans un « protocole confidentiel » (lire ci-après) signé avec Westinghouse et qui ne doit être « communiqué à aucun tiers ».

Daté du 20 décembre 2019, celui-ci mentionne des « délais pour EDF » (c’est-à-dire des retards de livraison du fabricant américain des moteurs, FME) et des « difficultés financières pour Westinghouse » (associé de FME et coordinateur de l’opération) liées auxdits retards.

Au fil de 11 pages en petits caractères, le groupe français accepte de renoncer à 63 millions de pénalités auxquelles il a droit en raison des manquements de FME et, de surcroît, de verser à Westinghouse une « somme transactionnelle forfaitaire globale » de 47,5 millions d’euros.

Conclusion : c’est EDF, victime, qui s’appauvrit de 110,5 millions, alors que le responsable (le fabricant de moteurs défectueux) n’est, lui, pas inquiété. Intéressant…

Incompétence ou canaillerie ?

Et ce n’est pas tout ! Au bas du protocole figure cette incroyable mention écrite et signée par le pédégé Jean-Bernard Lévy : « Bon pour transaction et renonciation à tout recours ».

Pourquoi subir un préjudice et renoncer à poursuivre le fautif ? Deux raisons possibles : soit la volonté de dissimuler des actes inavouables (odieuse supposition) soit celle de faire oublier qu’on s’est montré lourdement incompétent.

Interrogé sur cette situation extravagante (lire ci-après), l’électricien n’a guère éclairé notre lanterne.

Remontons à l’origine du contrat.

Après l’accident de Fukushima (11/3/11), les experts estiment que, si la situation a tourné à la catastrophe, c’est que les groupes Diesel classiques censés fournir l’électricité nécessaire pour refroidir le coeur de la centrale ont été rapidement mis hors d’usage par le tsunami. Afin d’éviter que le drame ne se répète, il est décidé de leur adjoindre des moteurs presque indestructibles : les diesels d’ultime secours (DUS).

Des monstres de 70 tonnes, logés dans des bunkers ultra-sécurisés hauts de 30 mètres. Les autorités de contrôle que sont l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire et l’Autorité de sûreté nucléaire voudraient voir ajoutés deux DUS à chacun des 56 réacteurs d’EDF. Au terme d’âpres discussions, on s’en tiendra à un seul par réacteur.

EDF lance un appel d’offres européen.

Trois groupements sont sélectionnés : d’abord, le français Alstom, associé à l’allemand MAN, champion incontesté du secteur, agréé dans les principales puissances nucléaires (France, États-Unis, Japon, Corée du Sud, etc.).

Ensuite, le belge ABC, spécialisé dans la construction de moteurs de bateau et de petites centrales en Afrique.

Enfin, le duo américain Westinghouse-FME, présentant un moteur retiré de la circulation aux États-Unis dans les années 70… qu’il promet d’améliorer.

Moteurs inflammables

A la surprise générale, EDF choisit en 2014, ce peu séduisant candidat, qui partagera le marché avec ABC. Il faut dire que l’américain est légèrement moins cher et qu’EDF, dans son appel d’offres, accorde une pondération de 92 % au prix et de 8 % seulement à la qualité technique.

Et ce, malgré le rapport sans appel d’Yves-Marie Le Marchand (missionné par MAN), un expert en génie atomique auprès de la cour d’appel de Paris. De ce document il ressort que les deux lauréats échouent à remplir plusieurs conditions du cahier des charges d’EDF :

  • un, ils ne présentent pas, selon lui, de références internationales ;
  • deux, la puissance de leurs moteurs est insuffisante ;
  • trois, ces derniers ne sont pas conçus pour fonctionner par très grand froid ;
  • quatre, il faut, pour les mettre en route, les purger au préalable de leur huile, ce qui demande une bonne demi-heure. Pratique, en cas d’urgence !

Mais il y a pire encore : le moteur proposé par FME a été présenté dès 2008 par l’agence de régulation nucléaire américaine comme ayant la fâcheuse manie de prendre feu.

Ce qui va d’ailleurs arriver à 9 des 20 moteurs FME installés en France ! Ces invraisemblances entraînent, en 2018, le dépôt, par un concurrent malheureux, d’une plainte au Parquet national financier pour favoritisme.

Aux tares des moteurs FME s’ajoute un souci majeur : au moment où EDF les choisit, ils ne sont pas encore disponibles.

Promis pour la mi-2018, ils ne seront totalement livrés qu’à la fin de 2020. D’où les « retards » évoqués par le protocole transactionnel secret et l’engagement de « non-recours » que, comme EDF, Westinghouse a signé.

Certains des actionnaires de la boîte US avaient en effet envie de poursuivre en justice le partenaire FME, dont les retards de livraison avaient coûté cher.

Cette procédure, inévitablement, aurait conduit à demander des comptes à EDF, coupable d’avoir commandé de tels rossignols. Mais, comme ses fournisseurs, l’électricien français a préféré tirer le rideau, quitte à perdre une fortune. Et ce n’est pas fini.


Le 20 décembre 2019, le patron d’EDF, Jean-Bernard Lévy, signe un « Protocole transactionnel » avec la société Westinghouse-FME au sujet de la fourniture de 20 moteurs « d’ultime recours » pour ses centrales nucléaires. La livraison a plus de deux ans de retard et, une fois installés, les moteurs prennent feu : pas grave, EDF renonce à tout recours et, en prime, verse un gros chèque à Westinghouse-FME. Bilan pour EDF : 110,5 millions envolés.


Réponses d’EDF au « Canard »

Interrogé par écrit, EDF a répondu aux interrogations du « Canard ».

* Pourquoi ce mirifique protocole à 110,5 millions en faveur de Westinghouse-FME ? Parce que le premier a été « pénalisé [par] les difficultés rencontrées pour construire les bâtiments abritant les moteurs ». Possible,’ mais cela n’explique pas pourquoi EDF a renoncé aux 63 millions que le motoriste FME, associé de Westinghouse, lui devait.

* Pourquoi le cahier des charges a-t-il été si mal respecté par FME ? Ce cahier « a été validé par la justice », explique EDF, qui a sans doute lu un peu trop vite le jugement du 20 février 2014. Le juge écrit en effet qu’il ne lui « appartient pas d’apprécier si les offres (…) sont conformes [au] cahier des charges ».

* Quid des incendies répétés des moteurs ? Ceux-ci « ont été sans conséquences sur la sécurité [car] la disponibilité des moteurs concernés n’était pas remise en cause ». Le 21 septembre 2020, EDF écrivait pourtant à Westinghouse : « Le 12 juin 2020, nous avons été contraints [de] déclarer indisponibles les moteurs de six centrales. » Dont les deux réacteurs de Nogent-sur-Seine, à 100 km de Paris.

* Faut-il changer de motoriste ?« Les aléas de délais ou techniques sont aujourd’hui maîtrisés et parfaitement sous contrôle. » C’est ce que clamait déjà EDF après le huitième incendie, le 26 février, à la central de Paluel. Las ! trois mois plus tard, le 3 juin, ça cramait de nouveau. A Flamanville cette fois. Et on disjoncterait pour si peu ?


Hervé Martin – Le Canard Enchainé – 08/12/2021


2 réflexions sur “Qui est/sera le pigeon finalement !

  1. bernarddominik 11/12/2021 / 08:05

    Honteux. Le pdg JB Levy doit être licencié pour faute lourde.
    La clause de non recours doit être déclarée illégale et la recherche de commissions occultes faite.
    Avec GE déjà on avait été échaudés par les macroneries et ça continue.

  2. jjbadeigtsorangefr 11/12/2021 / 10:13

    On peut faire n’importe quoi quand on est patron d’EDF dès lors que les intérêts des « partenaires » ne sont pas attaqués.
    De toute manière c’est nous qui payons…

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