Lecornu, sort du bois !

Chargé conjointement de l’Outre-Mer et de la précampagne présidentielle, le ministre pas trop mécontent de lui doit affronter la colère populaire sans trop énerver.

Dessin de Mougey – Le Canard Enchainé – 01/12/2021

Regard droit vers la caméra, sûr de lui, il est cool, un peu kéké, peut-être, il est bon, ses potes Le Maire et Darmanin le lui disent souvent, « Là, t’as encore été bon ». On le cherche ? On va voir, la meilleure des défenses, c’est l’attaque.

Ce genre de vieille recette ayant fait ses preuves n’a pas de secret pour Sébastien Lecornu, le ministre des Outre-Mer, bien obligé de se rendre aux Antilles, dimanche dernier.

Jusqu’ici, il s’en était volontiers passé, affronter la colère populaire, l’irritation des syndicats, très peu pour lui. Il avait donc sorti une explication rudement sioux : « Sur place, je serais davantage un poids qu’une aide. »

La pression se faisant forte, y compris dans son propre camp, le voilà qui sort le vieux fusil.

On s’étonne de le voir mettre sur la table la question de l’autonomie de la Guadeloupe ?« Le débat sur l’autonomie outre-mer ne surprend que ceux qui ne connaissent pas ces territoires. »

Une affirmation qui fait passablement rigoler ceux qui suivent les dossiers depuis longtemps. « Il y a, à la Guadeloupe comme à la Martinique, un gros problème social, et la question des institutions et de l’autonomie n’intéresse qu’une poignée de gens », assène un haut fonctionnaire du ministère.

Opinion presque partagée par le socialiste Victorin Lurel, sénateur et ancien président du conseil régional de la Guadeloupe : « C’est une demande des élus, pas forcément une demande de la population ni des syndicats. »

Extatique de langage

Il y a ceux qui le trouvent peu présent sur ses dossiers et remarquent qu’il passe son temps, à grands coups de tribunes signées par des élus, à préparer la réélection de Macron — et sa propre nomination comme directeur de campagne de celui qu’il qualifie d’« unique ». Ceux qui le critiquent, le fringant ministre les traite de « courtisans anonymes ».

Au moins, Lecornu n’est pas anonyme quand il lance, extatique : « Nous sentons partout dans les territoires un vrai élan qui part du terrain en faveur du Président, de son action, de son bilan. » Macron est-il coupé des préoccupations locales ? Pas du tout, «il a une espèce de gourmandise territoriale ». Joli. il a très discrètement pris la tête d’une Association de soutien à la réélection d’Emmanuel Macron.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que sa gestion des dossiers enthousiasme peu. « Lecornu aurait dû se rendre à la Guadeloupe nettement plus tôt. Et il est bien le seul à croire à l’intérêt de ce débat sur l’autonomie. Pour restaurer la confiance envers l’Etat, qui est une question centrale aux Antilles, pour atténuer le sentiment d’humiliation, il faut absolument, j’insiste, indemniser généreusement les victimes du chlordécone, ce pesticide utilisé dans les bananeraies qui a massivement contaminé la population. A cette condition, on pourra demander le respect des règles de droit. Et, par ailleurs, pour des territoires où il n’y a pas d’eau potable et où la situation sanitaire est dingue, il faut un grand plan d’équipement sanitaire et social », lance Jean-Louis Bourlanges, député MoDem.

« On se demande si c’est bien préparé, tout ça », s’agace André Chassaigne, qui pré­side, à l’Assemblée, un groupe réunissant députés communistes et élus de gauche ultra-marin. « Sortir cette histoire d’autonomie, un peu comme un père qui s’énerve, tape sur les doigts de son ado turbulent et le menace de le mettre à la porte, ce n’est pas sérieux ni à la hauteur des enjeux. »

Un jeune rompu aux vieilles ficelles

Lecornu ne s’émeut pas outre mesure des critiques à son encontre. A 35 ans, il est ministre et n’en est pas mécontent. Déjà, en 2009, dans un entretien accordé au quotidien « Paris-Normandie », il rappelait qu’il avait été, à 22 ans, « le plus jeune conseiller technique d’un ministre », ainsi que, à 19 ans, « le plus jeune assistant parlementaire à l’Assemblée ».

En 2015, il tient à faire savoir à ceux que cela intéresse qu’il est «le plus jeune patron de département de France ».

En 2017, il n’est toujours pas sorti de sa période « le plus jeune », puisqu’il n’omet jamais de rappeler qu’il est « le benjamin du gouvernement ».

Chahuté pour la première fois de sa vie (« Il va peut-être sortir affaibli de la période, lui qui s’était jusque-là fait remarquer à côté de tous ces amateurs », estime un ministre), il continue sur sa lancée. Le-cornu fait ce qu’il a toujours fait, de la tambouille dans les arrière-cuisines, des petits arrangements, des dîners au musée de Giverny pour gâter des élus encore réticents, des distributions de breloques pour ceux qui ont l’ego en berne et tu sais que tu mérites mieux, j’en parlerai au Président. Tapant sur son ancien camp, il estimait, il y a quelques jours : « LR se perd dans des questions politiciennes. »

Parole d’expert.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 01/12/2021


Une réflexion sur “Lecornu, sort du bois !

  1. jjbey 07/12/2021 / 23:38

    La situation en Martinique et Guadeloupe est bien connue depuis fort longtemps mais fermer les yeux sur le système qui exploite les travailleurs de ces territoires est le lot commun de tous les gouvernements.

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