La haine en boomerang

J’entends souvent cette phrase en ce moment : « Il ne peut pas être antisémite puisqu’il est juif ».

À chaque fois que je le peux, je réponds : Lisez donc La Haine de soi. Le refus d’être juif, de Théodore Lessing (éd. Pocket). C’est avec ce livre que Lessing (1872-1933), écrivain et journaliste juif allemand assassiné par les nazis, a documenté et théorisé la « haine de soi juive », que nombre d’intellectuels juifs de cette période ont manifestée explicitement en exprimant leur hostilité au judaïsme.

À partir de six études de cas, Lessing montre comment le désir d’assimilation de certains Juifs allemands est allé jusqu’à leur faire refuser et même haïr leurs racines. Ils ont eu besoin de renier leur culture d’origine pour mieux élever la culture allemande au rang d’idéal. Cette quête d’assimilation leur a fait intégrer jusqu’à l’antisémitisme allemand. Une forme d’identification à l’agresseur.

Lessing fait l’hypothèse que La source de cette haine de soi juive est l’interprétation que les Juifs font de chaque malheur qui leur arrive, considéré comme une expiation d’une faute : « Le peuple d’Israël est le premier, le seul peut-être de tous, qui ait cherché en soi-même la coupable origine de ses malheurs dans le monde. » Et puis Lessing se réfère à Freud, qui affirmait que « le complexe de castration est la plus profonde racine inconsciente de l’antisémitisme», et qui ajoutait : « La morgue envers les femmes n’a pas de racine inconsciente plus forte ».

Misogynie et antisémitisme sont donc deux formes de la même peur de la castration. Le raciste déteste les étrangers parce qu’ils n’ont pas de travail, pas d’argent, et qu’ainsi ils menacent son travail et son argent. L’antisémite reproche aux Juifs d’avoir trop d’argent, trop d’influence : les Juifs incarnent son propre manque, son incomplétude. Le syntagme « antisémite juif » semble une contradiction, mais Lessing écrit : « Si peu, si peu, car dès que quelqu’un dit d’un juif que c’est un « rasha » (un antisémite), les autres s’exclament aussitôt : « Typiquement juif ! »»

Je cite encore Lessing : « Otto Weininger était juif Mais s’il y eut un jour un enfant pour cracher sur le sein maternel et maudire son sang, ce fut bien cet Œdipe juif. Son opposition aux juifs et à ce qui était juif n’avait rien de commun avec ce qu’on avait vu jusqu’ici ».

En 1903, âgé de 23 ans, étudiant en philosophie, Weininger publie Geschlecht und Charakter – Sexe et caractère -, qui fait scandale et rencontre un grand succès de librairie. Weininger se suicide la même année.

Sa folie, sa confession sur ses problèmes sexuels et ses diatribes antisémites autant qu’antiféministes ont beaucoup intéressé Freud, Zweig, Kafka et Bataille.

Le livre connaîtra 36 rééditions jusqu’en 1925. Weininger considérait par exemple que «l’élément juif est la forme lubrique de la femme qui a rabaissé Dieu le Père du rang de l’esprit à celui de la matière inerte ».

Allez savoir pourquoi, tout cela me fait penser au quasi-candidat star de l’actuelle campagne présidentielle, qui veut mettre fin à la mixité à l’école parce que la fréquentation des filles déviriliserait les garçons, et qui confirme que l’on peut être juif et vanter les mérites de Pétain. Il a porté le signifiant « suicide » au coeur de la campagne avec un livre, Le Suicide français : le succès de librairie et la haine (de soi) comme programme politique.


Yann Diener – Charlie Hebdo. 01/12/2021

3 réflexions sur “La haine en boomerang

  1. Patrick Blanchon 04/12/2021 / 01:31

    L’écrivain Henri Miller en parle très bien aussi de cette haine de soi, lorsqu’il évoque les juifs dans son bouquin « Tropique du Cancer » (de mémoire)

  2. bernarddominik 04/12/2021 / 08:34

    Oui ce sont des théories intéressantes sur le plan philosophique, mais j’avoue que tous ces théoriciens en chambre dont Freud a été le plus représentatif me font sourire. Des élucubrations.

  3. jjbey 04/12/2021 / 11:43

    On ne devient pas juif par choix ou très rarement, c’est la naissance qui décide et la vie qui fait que l’on est juif, chrétien, musulman… de là à penser qu’on n’a pas eu de chance… cest de ceux là, gravement névrosé qui rejette même la réalité et s’enferme dans une attitude anti tout et même de lui-même. Pour masquer cette névrose il va jusqu’à raconter n’importe quelle sornette du moment qu’elle le valorise. Du moins le croit-il.

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