Autour des avaries du nucléaire français…

« Pour garantir l’indépendance énergétique de la France, pour garantir l’approvisionnement électrique de notre pays et atteindre nos objectifs, en particulier la neutralité carbone en 2050, nous allons, pour la première fois depuis des décennies, relancer la construction de réacteurs nucléaires dans notre pays », a déclaré Emmanuel Macron lors de son allocution publique du 9 novembre 2021. […]

Après 17 ans de travaux, le réacteur de nouvelle génération réalisé par les Français en Finlande ne fonctionne toujours pas. Seul autre réacteur européen de ce type, l’EPR de Flamanville devait entrer en production en 2012… Son ouverture est désormais annoncée en 2023.

Des explications  dans l’article qui suit, signé d’Agnès Sinaï paru dans le mensuel du Monde diplomatique de Mai 2017, racontant la « stupéfiante défaillance des cuves du Creusot » au sein de ce chantier et s’interrogeait sur les conséquences de cette avarie. […]

Le talon d’Achille du nucléaire français

Rappel : l’article qui suit est daté de mai 2017. Il garde toute son actualité. MC

Pendant le prochain quinquennat [rappel : 2017 – 2022], 23 des 58 réacteurs du parc atomique français dépasseront les quarante années de fonctionnement.  […]

L’histoire édifiante d’une pièce essentielle du dispositif de sûreté interroge les choix à venir.

Ce bloc en acier mesurant 23,2 centimètres d’épaisseur et 4,72 mètres de diamètre joue un rôle crucial dans le confinement des centrales électronucléaires. La cuve du réacteur abrite la fission contrôlée de l’uranium dans une eau sous haute pression. Une fissure ou une rupture brutale de la calotte du fond conduirait à un accident majeur difficilement maîtrisable. La montée en pression dans l’enceinte de confinement en béton serait trop rapide pour être endiguée. L’explosion de celle-ci entraînerait des rejets de radioactivité dans l’atmosphère, avec pour conséquence des dommages incalculables.

« La rupture doit être exclue », dit avec force le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), M. Pierre-Franck Chevet, devant l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques.

Ce 25 juin 2015, les élus sont sidérés par la découverte des défauts de fabrication de la cuve déjà installée dans l’EPR (1), réacteur dit de « troisième génération », en construction à Flamanville (Manche). Alors que dès 2007 l’ASN a demandé à l’entreprise de procéder à des essais pour pouvoir prononcer la conformité de ces pièces à l’exigence de qualification technique (2), ceux-ci n’ont eu lieu qu’en octobre 2014, sur une calotte similaire initialement destinée au marché américain.

Et les résultats communiqués au printemps 2015 s’avèrent désastreux : la résilience de la cuve se limite par endroits à 36 joules et en moyenne à 52 joules, quand la réglementation en impose un minimum de 60  (3). C’est une avarie de premier ordre pour un chantier pharaonique.

Avec une puissance électrique annoncée de 1 630 mégawatts (MW), l’EPR sera, s’il voit le jour, le réacteur le plus puissant du monde. Destiné à remplacer à terme tous les réacteurs actuels (900, 1 300 et 1 450 MW), ce modèle est présenté comme plus rentable, plus sûr, entièrement informatisé et d’une durée de vie de soixante ans.

Dès la création d’Areva en 2001, issue du rachat de Cogema par Framatome, Mme Anne Lauvergeon, alors présidente-directrice générale du groupe, en a fait son principal argument pour la relance du nucléaire, en France comme à l’international. Mais les vicissitudes de la construction des prototypes trahissent la démesure du projet.  […]

À Flamanville, le chantier lancé en 2007 accumule les retards : déjà plus de six années. Estimé initialement à 3,3 milliards d’euros, son coût sera au moins de 10,5 milliards d’euros [en 2017-rappel] (5), et à condition qu’Areva trouve une parade à ses nouveaux déboires, qui révèlent un défaut majeur dans la maîtrise de la qualité des pièces forgées.

La cuve en acier d’un réacteur doit être ductile, c’est-à-dire apte à se déformer sous l’effort, sans rompre, mais aussi tenace pour résister à la propagation d’une fissure sous contrainte mécanique.

Très peu de forges dans le monde sont capables d’en fabriquer. La calotte et le fond de cuve de Flamanville ont été façonnés dans l’usine Creusot Forge, en Saône-et-Loire, où les lingots de 156 tonnes en provenance de l’usine voisine d’Industeel (ArcelorMittal) [en 2017-rappel] sont forgés puis moulés sur une énorme presse pour prendre la forme d’un couvercle ou d’un fond de cuve de réacteur, d’une virole de générateur de vapeur ou encore d’une branche de tuyauterie.

Stupéfiante défaillance des cuves du Creusot… Vraiment ?

  • La forge du Creusot a une longue histoire, qui débute en 1782 et s’étoffe à partir de 1836 sous l’égide de la dynastie industrielle des Schneider.
  • Sous le contrôle du baron Édouard-Jean Empain à partir de 1969, l’activité donne naissance l’année d’après à Creusot-Loire, qui compte jusqu’à 22 000 salariés (6). L’atelier d’usinage de pièces nucléaires (qui marque alors un tournant technologique) est inauguré en 1974. Mais la demande s’essouffle après l’achèvement des principales centrales françaises, la baisse des prix du pétrole et la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, qui provoque le gel des investissements dans le monde.
  • En 2003, l’homme d’affaires Michel-Yves Bolloré (frère de Vincent) rachète la forge pour une bouchée de pain, alors que l’activité est en veilleuse depuis près de vingt ans et que le site ne compte plus que quatre cents salariés.

Le savoir-faire et les procédures se sont émoussés. Dès le 16 décembre 2005, le chef du Bureau de contrôle des chaudières nucléaires (BCCN) écrit à la direction d’Électricité de France (EDF)  […] [qu’] après une visite au Creusot, le responsable de la BCCN repère des « déviances » qui auraient dû être signalées par le fabricant lui-même ou par son commanditaire.

Le président de l’ASN de l’époque, M. André-Claude Lacoste, aurait averti Areva : « Votre fournisseur a de gros problèmes, changez-en ou rachetez-le  (8 ! »

Areva annonce ce rachat en septembre et s’exécute fin 2006 pour la somme surprenante de 170 millions d’euros (9). C’est dans cette période mouvementée, entre septembre 2006 et janvier 2007, que les calottes du couvercle et du fond de la cuve de l’EPR ont été élaborées…

Les anomalies constatées relèvent d’un phénomène bien connu de ségrégation des atomes du carbone que l’on ajoute au fer lors de la fabrication de l’acier. […] Alors que la teneur en carbone n’aurait pas dû dépasser 0,22 %, celle mesurée par Areva était par endroits de 0,30 %.

Comment expliquer que le japonais Mitsubishi Heavy Industries soit parvenu à forger correctement des composants équivalents pour l’EPR finlandais ? […] Quant à EDF, responsable du chantier de Flamanville, elle semble s’en être remise aux garanties apportées par Areva sur la qualité de la cuve avant d’accepter que celle-ci soit installée.

Les syndicats de la filière déplorent une perte de compétence et une stratégie d’entreprise devenue illisible, dans le contexte du rachat d’Areva NP (Nuclear Power, construction de réacteurs) par EDF décidé en 2016 : « Quand la logique financière se substitue à la réalité de la production, on en arrive là […] témoigne M. Laurent Roussel, délégué syndical Areva NP.

L’affaire de l’EPR a mis en lumière un défaut de qualification du procédé de fabrication qui donne des sueurs froides à toute la filière. En s’intéressant à l’ensemble des composants façonnés dans les réacteurs avec la même technique que la cuve de l’EPR, l’autorité de sûreté a ouvert la boîte de Pandore.  […]

Les contrôles se font sur la base de déclarations fournies par les industriels eux-mêmes. On s’aperçoit que le mensonge règne. »  […]  Par chance, l’hiver [en 2017-rappel] n’a pas été trop rigoureux, car les recherches de l’ASN ont conduit à plusieurs arrêts afin de pouvoir vérifier dix-huit des cinquante-huit réacteurs en fonctionnement.

Lors de ses vœux à la presse, le 18 janvier 2017, M. Chevet estime « préoccupante » la situation de la filière et souligne que l’ASN a identifié un ensemble de dossiers dits barrés, suspectés d’irrégularités, qui « s’apparentent à des faux, des falsifications ». Une inspection internationale menée sous sa conduite au Creusot, du 28 novembre au 2 décembre dernier, a révélé une « culture de qualité » défaillante : absence d’identification des causes, sous-effectif de l’équipe qualité, absence de qualification de la fonction de superviseur, etc. (12). « Aucun contrôle spécifique n’est mis en œuvre par Areva NP pour détecter ce type de pratique », notent les inspecteurs à propos des irrégularités.

 […]

Lors d’une visite de presse le 16 novembre 2016 à Flamanville, où s’activent 4 300 travailleurs, M. Xavier Ursat, directeur exécutif chargé de l’ingénierie et des projets EDF, explique aux journalistes que « le chantier a été remis sur les rails ».  […]

Pour EDF, il ne fait aucun doute que l’équipement est suffisamment robuste pour être déclaré apte à produire.  […] Le 15 mars [en 2017-rappel], EDF annonçait la prochaine étape : « le chargement de son combustible et son démarrage, à la fin du quatrième trimestre 2018 ».  […] … à l’automne 2017, le « gendarme du nucléaire » doit statuer sur les derniers résultats de l’évaluation de la cuve, fournis en novembre 2016.

Areva a joué avec le feu, alors qu’elle avait été avertie par l’ASN dès 2007 de la prise de risque industriel importante liée au caractère tardif de la qualification technique des matériaux. Cette décision sera d’autant plus cruciale pour EDF que l’entreprise publique a signé un marché géant avec le Royaume-Uni le 29 septembre 2016. Deux EPR coûtant au total 22 milliards d’euros doivent être construits à Hinkley Point par EDF et l’énergéticien chinois China General Nuclear Power Corporation. Les risques économiques de l’opération liés aux clauses du contrat inquiètent d’ailleurs beaucoup les syndicats de l’entreprise publique ; ils ont conduit à la démission du directeur financier d’EDF, M. Thomas Piquemal, en mars 2016, puis d’un membre du conseil d’administration.

Que l’autorité de sûreté invalide la réception des pièces défaillantes ou demande une puissance d’exploitation réduite, et toute la filière tremblera.

La vraie faiblesse du nucléaire français réside autant dans la vulnérabilité des cuves que dans l’arrogance techniciste de ses promoteurs.


Agnès Sinaï – Journaliste. Les archives du « Monde Diplomatique » – Source (Extraits)


  1. Pour evolutionary power reactor (« réacteur électrique évolutionnaire »).
  2. Lettre du président de l’ASN au président du collectif pour le contrôle des risques radioactifs (PDF), 29 juillet 2015.
  3. « Précisions techniques sur les anomalies de fabrication de la cuve de l’EPR de Flamanville » (PDF), note d’information de l’ASN, 8 avril 2015.
  4. Mycle Schneider et Antony Patrick Froggatt, Word Nuclear Industry Status Report 2016.
  5. L’Usine nouvelle, no 3434, Antony, 3 septembre 2015.
  6. Didier Hugue, « Un site passé aux mains de plusieurs repreneurs », Les Échos, Paris, 3 mai 2016.
  7. Lettre du chef du BCCN au directeur d’EDF (PDF), 16 décembre 2005.
  8. Sylvain Tronchet, « Cuve de l’EPR de Flamanville : l’incroyable légèreté d’Areva et EDF », émission « Secrets d’info », France Inter, 1er avril 2017.
  9. Ibid.
  10. Note de l’ASN du 22 septembre 2016, « Liste des irrégularités détectées au sein de Creusot Forge » (PDF).
  11. Note d’information de l’IRSN (PDF), 18 octobre 2016.
  12. « Inspection multinationale — usine Creusot Forge » (PDF), courrier de l’ASN au président d’Areva, 31 janvier 2017.
  13. Philippe Collet, « Nucléaire : la relance d’EDF suspendue à la cuve de l’EPR », Actu- environnement.com, 17 novembre 2016.

Une réflexion sur “Autour des avaries du nucléaire français…

  1. jjbadeigtsorangefr 30/11/2021 / 19:07

    Écœurant…

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