L’assureur Bertrand veut vous plumer

« Je veux que le net sur la fiche de paie se rapproche le plus possible du brut. Il y a urgence. Quand les classes moyennes et populaires qui travaillent n’arrivent pas à s’en sortir, notre pays va dans le mur ».

 La proposition de Xavier Bertrand est un grand classique de la droite : baisser le « coût du travail » tout en améliorant le pouvoir d’achat, qui peut être contre?

Rien de neuf sous le soleil, certes. Mais il faut prendre le temps de mesurer la force de cette idée.

Imaginez que vous ayez une baguette magique qui vous permette à la fois de rendre le travail moins cher pour celles qui l’achètent (les entreprises) tout en étant plus rémunérateur pour ceux qui le vendent (les camarades exploités).

Ce serait chouette, non? Eh bien, cette baguette existe : elle s’appelle « baisse des charges », de son vrai nom « réduction des cotisations sociales versées par les entreprises », mais cela fait longtemps que la plupart des journalistes n’appellent plus les choses par leur vrai nom, pour leur préférer la formulation patronale.

La contrepartie de cette politique, menée avec constance depuis 1993 par tous les gouvernements, les citoyens la connaissent : en ce qui les concerne directement, une baisse des remboursements de santé. Et, du point de vue global, des déficits sociaux permanents, à mesure que les ressources de notre magnifique Sécu sont pillées par les décisions de l’État. À commencer par le déficit des retraites, qui pousse toutes celles et tous ceux qui le peuvent à épargner, au lieu de consommer, ce qui pénalise l’emploi, alimente le chômage et, par suite, l’anxiété.

Chômage qui, en réduisant les cotisations sociales versées, creuse d’autant plus le déficit de la Sécurité sociale, source supplémentaire d’anxiété.

Et donc tout le monde se précipite vers les assurances privées, que banques et autres bidules nous mettent de force dans le gosier.

Sans voir que les mutuelles de santé sont inutiles;

  • qu’elles et les assurances versent des salaires très élevés à leurs dirigeants, payés par vous ;
  • qu’elles achètent des stades de foot, payés par vous ;
  • que les assurances versent des dividendes à leurs actionnaires, payés par vous ;
  • qu’elles financent de coûteuses campagnes de pub, payées par vous.
  • Et quand vous essayez de les quitter, elles vous font vivre un enfer administratif digne de l’Éducation nationale.

Bref, la proposition de Bertrand signifie une perte importante de pouvoir d’achat pour tous les salariés, au profit de tous ses potes assureurs, lui l’ancien agent général d’assurances pour le groupe Swiss Life, de 1992 à 2004. Ce que je vous explique là, c’est le quotidien des habitants des États-Unis, ou des Suisses.

Mais voilà : comme le fonctionnement de l’économie n’est pas enseigné à l’école, de nombreux citoyens ne savent pas que la « baisse des charges » pour les entreprises implique une baisse importante de leur niveau de vie.

Heureusement, Xavier a aussi dit qu’« une entreprise qui fait des bénéfices devra mieux partager la valeur créée, car elle est créée aussi grâce aux salariés. La rémunération du travail en fonction des résultats de l’entreprise deviendra un principe fondamental de notre système économique et social ».

Nicolas Sarkozy avait dit exactement la même chose. Avant de se rendre compte (oups !) que ce sont les entreprises qui fixent le niveau de leurs salaires, pas l’État.

Décidément, il serait temps que certains trucs de base soient enseignés à l’école de la République, dans les écoles de commerce, celles de journalisme, à Sciences Po, Polytechnique, l’ENA… Jacques Littauer. – Charlie Hebdo – 17/11/2021