Circulation de la pensée francophone

« La francophonie est trop concentrée sur la France ».

«  Celle-ci surplombe tous les autres pays. La pensée francophone ne circule pas assez » : lors des états généraux du livre en langue française, Emmelie Prophète, écrivaine haïtienne, regrettait l’absence de globalisation d’une francophonie évoluant librement et abondamment dans l’Hexagone et en Europe quand, partout ailleurs, elle bute sur les obstacles: ici les coûts exorbitants des taxes douanières ou fiscales, ailleurs des infrastructures et des circuits de diffusion défaillants.

Édités et expédiés depuis la France, les livres de Kamel Daoud seraient hors de prix en Algérie si l’écrivain ne se réservait les droits maghrébins, afin de les céder à des éditeurs locaux. Ce qu’il fait à chaque signature de contrat. Au lieu d’une trentaine d’euros, ses romans se vendent, donc, environ 4 euros dans son pays natal.

La production locale du livre francophone est une piste d’avenir. Mais exige une structuration rigoureuse. « Il faut baisser les prix de fabrication, aménager des lieux de stockage, organiser les distributions au sein d’un même pays ou entre pays, créer des lieux de vente », estime Sylvie Marcé, commissaire générale des états généraux, qui rêve d’une francophonie mondialisée mais tire la sonnette d’alarme : « Les acteurs du livre sont des militants qui se heurtent au manque de soutien des pouvoirs publics. Même si ce n’est jamais dit en tant que tel, le livre est un enjeu politique. » L’inertie des tutelles locales entrave le déploiement de la parole et la propagation des idées.

Il existe bien une solution pour franchir les murs qui se dressent: le numérique, capable de déjouer les frontières géographiques, économiques ou générationnelles. Bibliothèque en streaming, plateforme digitale recensant les parutions en français, voire robot imprimeur capable de sortir des romans à l’unité : les projets ne manquent pas.

Suffiront-ils à décloisonner un marché qui joue trop sa partie du Nord au Nord. Le défi est de taille. «Le partage d’une langue commune permet d’augmenter les échanges économiques d’environ 30 % », souligne l’économiste Françoise Benhamou.

À défaut d’être sensibles aux vertus fédératrices de la francophonie, les chefs d’État, s’ils s’étaient réunis ces 20 et 21 novembre au sommet de Djerba (lequel a été reporté à 2022), auraient pu être attentifs à cet argument. Sylvie Marcé, qui avait convoqué à Tunis six ministres de la Culture, dont Roselyne Bachelot-Narquin, espérait que le livre entre dans la déclaration de Djerba. Elle devra attendre un an.

Qui, alors, emboîtera le pas à Emmanuel Macron et érigera, comme il l’a fait en 2018, la francophonie au rang de cause nationale?

Sans un relais politique porté par les plus hautes sphères, la francophonie, ce bien partagé par trois cents millions de personnes sur cinq continents, pourrait s’éteindre à petit feu, ouvrant au vent mauvais des replis sur soi un véritable boulevard.


Joëlle Gayot – Télérama – 16/11/2021