Martin Bouygues

Le patron du BTP et de TF1, qui, après M6, vient de s’offrir Equans, filiale d’Engie, est discret comme le serpent et absorbe de grosses proies qu’il digère lentement.

Dans les années 90, ce n’était pas l’émeute dans la profession quand Bouygues annonçait un voyage de presse. C’est qui, déjà, le type dans l’avion, avec son costard bleu et sa cravate triste, la tête dans ses notes, qui n’a pas moufté pendant toute la durée du déplacement et organise un voyage de presse sans parler à la presse ? Ah oui, c’est ça, Martin. Ce n’est pas son frère Nicolas que Francis Bouygues voulait initialement mettre à la tête du groupe ?

Quelques décennies plus tard, quand il se rend à l’Assemblée ou au Sénat, on se plie en deux devant Martin Bouygues, qui prend bien garde de cacher le plaisir que cela lui procure. Il reste impassible et relit ses notes. On lui donne de « l’empereur du bâtiment », quand ce n’est pas du « grand industriel ».

Il n’aime pas les mondanités, fuit les dîners du Siècle, mais aime bien les petits hochets, comme ce Grand Chaptal de l’Industrie, prestigieux prix annuel qui lui fut décerné en 2018 en présence de Claude Bébéar. En trente ans, il a récupéré, avec son frère Olivier, le contrôle du groupe, dont son père n’avait plus que 5 % à sa mort, a fait exploser les bénéfices et a doublé le nombre de collaborateurs. C’est qui, le plus fort, hein ?

Le voilà désormais qui fait ses emplettes, le carnet de chèques à la main. Tiens, M6, oui, ça me dirait bien. La fusion avec TF1, ça permet de bloquer Bolloré et Niel, ses vieux ennemis, qui auraient bien mis la patte sur la chaîne.

Et le voilà qui vient de débourser plus de 7 milliards d’euros pour acheter une énorme filiale d’Engie, qui lui permet d’arriver en force sur le marché des services multitechniques (sécurité incendie, chauffage, climatisation). « Bouygues est un malin : il a payé plus cher que ses concurrents sa nouvelle acquisition pour ne pas qu’on l’accuse de connivence avec le pouvoir », sourit un homme d’affaires parisien.

Maintenant, le boa va gentiment digérer.

Un « monstre » de bon sens

Pour ne pas inquiéter, il joue au patelin avec talent.

Son truc dans le business ? Le bon sens et le respect de ses salariés, voyons, rien d’autre. Il a signé la préface d’un livre, « Management, le retour au bon sens ». Il faut parler au coeur, aux tripes et aux convictions des hommes, au diable les concepts fumeux. Chez Bouygues, on reste furieusement vieux monde.

Chasse en Sologne pour le PDG avec quelques amis patrons, actionnariat salarié pour tous, copain comme cochon avec les syndicats, diatribes aussi récurrentes que bien senties contre l’Etat qui fait sa fortune et la bureaucratie qui nous ruine, et pas de femmes dans les instances dirigeantes. Ah si, sa fille Charlotte est au conseil d’administration du groupe.

Bouygues déteste faire des vagues. Il n’a jamais pardonné à Patrick Le Lay, ancien dirigeant de TF1, son immortelle formule : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible. » Colère homérique du patron : c’est vrai, bougre d’âne, mais, le dire, c’est faillir. Il adore que la presse parle de son tracteur, mais il aime moins que l’on évoque son yacht de plus de 60 mètres.

Le bon Martin, « monstre de bon sens », comme le dit un banquier d’affaires, a un appétit de piranha. S’il n’a pas avalé Orange en 2015, c’est en raison de l’opposition de Macron, qui ne voulait pas être accusé de l’avoir favorisé, et, s’il n’a pas avalé SFR, c’est parce que Drahi a été le plus rapide.

Martin le patelin cultive ses inimitiés comme d’autres leurs carottes. Il garde un chien de sa chienne à Niel, qui a déstabilisé le marché des télécoms avec ses offres à bas prix. Pour une fois, il s’est lâché : « Je me suis payé un château, ce n’est pas pour voir les romanichels s’installer sur la pelouse. » Il en veut à Sarkozy et à Fillon, qui ont accordé une licence télécoms à Niel, à Bolloré, qui a lancé un raid sur TF1, à Lauvergeon, qui l’a empêché d’avaler Areva… « Ça le maintient en forme », s’amuse un ancien du groupe.

Pas de romanichels sur la pelouse

Le plan de relance du gouvernement et les investissements prévus pour la rénovation énergétique des bâtiments (7 milliards) vont faire le plus grand bien à son groupe. Merci qui ? Ce joli cadeau ne l’empêchera nullement de pester contre l’État et sa gabegie.

Seul nuage à l’horizon : la fusion TF1-M6. « Le nouveau patron de l’Autorité de la concurrence peut vouloir marquer son territoire et imposer des conditions draconiennes à Bouygues », rappelle un banquier.

Chez Bouygues, on affiche le calme des vieilles troupes. Le boa en a vu d’autres, et il y a tant d’autres proies.

Récemment, à la remise des bourses annuelles de la Fondation Francis-Bouygues, Martin a lancé : « Mon père avait la conviction que les hommes et les femmes doivent bénéficier des mêmes chances et évoluer grâce à leurs compétences et leurs volontés. » En attendant ce moment, tout en restant président, il vient de passer la main et de faire de son fils Edward son dauphin.

Chez Bouygues, on est tous égaux sur la ligne de départ, mais, à la fin, c’est toujours un Bouygues qui gagne.


Anne-Sophie Mercier – Le Canard Enchainé – 17/11/2021

2 réflexions sur “Martin Bouygues

  1. jjbey 24/11/2021 / 09:01

    Un boa qui tous comptes faits n’est qu’un requin. Non?
    Quand on fait les comptes des dépassements sur les chantiers qui lui ont été confiés on comprend mieux ce qui lui permet d’avoir ce yacht de 60 mètres.

    • Libres jugements 24/11/2021 / 11:26

      Bizarre…
      Pour la Russie actuelle, je ne sais pas quel est son mode de fonctionnement en termes de santé…
      Pour Cuba par contre, il y a tant de témoignages indiquant que la santé est gratuite à tous les niveaux, que Cuba est (au moins dans ce domaine) dans ce domaine, un exemple à suivre.
      Pour indication la Lybie de Kadhafi, était sur le même principe et les « rebelles » qui prirent le pouvoir ont, dès leurs coups de force, fait basculer la santé en mode capitaliste investissement privatisation…

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