Faire kekchose !

C’est un grand classique, dès que la sordide réalité de la prostitution des mineurs arrive sous les feux de l’actualité, soit parce qu’un réseau a été démantelé, soit parce qu’une chaîne de télé a diffusé un reportage choc, un grand cri d’indignation s’élève, unanime : les pouvoirs publics doivent agir, et vite.

Il est vrai que la situation l’exige.

Selon un rapport remis en juillet dernier au secrétaire d’État chargé de l’Enfance et des Familles, Adrien Taquet, la prostitution des mineurs a augmenté de 70% en cinq ans. On compte entre 7.000 et 10.000 adolescents qui se prostituent en France.

Ce sont très majoritairement des filles, souvent entre 15 et 17 ans, mais l’entrée dans la prostitution se fait de plus en plus jeune. Parfois à partir de 12 ans…

Tous les milieux sociaux sont touchés, même si l’on constate la montée en puissance de la prostitution « de cité », qui a bondi, elle, de 87%.

Le gouvernement a donc décidé de mettre en place un grand plan interministériel de lutte contre la prostitution infantile, qu’Adrien Taquet a présenté lundi dernier. Ces lignes ayant été écrites en amont, on ignore son contenu exact, mais il déborde très certainement de belles et bonnes intentions, associées à d’énergiques promesses d’action.

Sachant qu’il y a d’ores et déjà tout ce qu’il faut dans l’arsenal législatif. La loi du 4 mars 2002 interdit la prostitution des mineurs, celle du 13 avril 2016 pénalise les « clients » de la prostitution, celle du 21 avril 2021 supprime toute notion de consentement à un acte sexuel en dessous de 15 ans et renforce les peines pour le recours à la prostitution des mineurs. Il n’y a donc que l’embarras du choix.

L’ennui, c’est que si la loi est importante, elle ne peut pas tout.

Surtout dans ce domaine. Il y a la volonté politique, bien sûr, mais également le regard que la société, et surtout les médias portent sur la prostitution. Certes, tout le monde est d’accord, des enfants prostitués, c’est horrible. Mais c’est horrible parce que ce sont des enfants, pas parce qu’ils sont prostitués.

On remarquera d’ailleurs que, dans la majorité des reportages ou des enquêtes sur le sujet, on s’apitoie sur ces adolescentes vendues sur des sites de rencontre ou des réseaux sociaux, mais les hommes, de tous âges et de tous milieux sociaux, qui leur passent dessus restent le plus souvent dans l’angle mort. Pourtant, ce sont des pédocriminels. Mais ça paraît presque anecdotique. Ils demeurent d’abord des «clients».

Dans le rapport remis à Julien Taquet en juillet, une chose frappe.

Dans l’écrasante majorité, ces jeunes filles ne se considèrent pas comme victimes, même si elles sont exploitées par des proxénètes. Une sur deux voit des aspects positifs dans la prostitution, en premier lieu l’argent « facilement » gagné.

Surtout, il y a le vocabulaire employé par ces adolescentes pour en parler : c’est celui du monde du travail. Elles « bossent », elles ont un « contrat », elles passent un « entretien d’embauche »… La prostitution, c’est « mon corps m’appartient » et c’est un boulot aussi banal qu’un autre.

En clair, ces jeunes filles ne sont pas seulement victimes de maquereaux et de pédocriminels, elles sont aussi victimes d’une propagande.

Celle menée depuis des années, tous azimuts et avec grand succès, par les militants du Strass, l’autoproclamé « syndicat du travail sexuel », pour faire du tapin le plus cool et le plus émancipateur des métiers du monde.

Discours gobé sans tousser et reproduit sans plus de réflexion par un paquet de médias, qui voient d’abord dans la prostitution un chouette sujet à sensation.

Alors oui, il faut faire quelque chose. Et pour commencer, changer de lunettes et voir enfin la prostitution, toute la prostitution, pour ce qu’elle est : ni un métier ni un outil d’empowerment, mais un gigantesque système d’exploitation sexuelle.


Gérard Biard – Charlie Hebdo – 17/11/2021


Au chevet de l’enfance en souffrance

Camille Bauer -L’Humanité quotidien – Source (Extraits)

À l’occasion de la journée mondiale des droits de l’enfant, reportage au sein du service 119, le numéro d’urgence de l’enfance maltraitée, où sont recueillis 24 heures sur 24 les appels signalant des mineurs en danger, première étape de l’organisation de leur protection.

L’ambiance feutrée du vaste open space rempli de plantes vertes ne doit pas faire illusion.

Derrière les casques de leurs téléphones, c’est toute la souffrance des enfants que recueillent 24 heures sur 24 les écoutants du 119, le numéro d’urgence de l’enfance en danger. Coups, insultes, humiliations, négligences, violences sexuelles mais aussi comportements à risques, fugues ou tendances suicidaires se racontent ici. […]

En 2020, près de 39.500 appels ont été traités. Un chiffre qui donne une idée de l’importance du problème des maltraitances infantiles, dans un pays où, en moyenne, 72 enfants perdent la vie tous les ans, sous les coups de leurs parents… Et c’est sans compter ceux, bien plus nombreux, qui décèdent des suites du syndrome du bébé secoué.

Le recueil de la parole est un circuit bien rodé. Dans une petite salle, deux jeunes filles concentrées assurent le pré-accueil, avant de passer le relais à un écoutant. « On est sur la première minute. Notre rôle est d’identifier que l’appel concerne bien le 119, l’état de détresse de l’appelant et s’il s’agit d’un mineur pour pouvoir le passer en priorité », explique Jeanne, grands yeux bleus et cheveux noirs.

L’attente est en moyenne de 15 minutes avant de pouvoir parler avec un des 45 écoutants, qui se relaient jour et nuit. Derrière leurs téléphones, ces personnes (psychologues, travailleurs sociaux, spécialistes de l’enfance, juristes de formation) qui ont tous reçu une formation spécifique de 80 heures, combinent écoute bienveillante, conseils pratiques et recherche de précisions.

[…]

Les détails sont importants pour pouvoir donner une suite aux appels. Plus de la moitié d’entre eux (55 % en 2020) font l’objet d’un rapport transmis aux Cellules de Recueil des Informations Préoccupantes (CRIP). Présentes dans chaque département, ces structures vont ensuite mener l’enquête et évaluer la situation dans les familles, puis décider si une suite judiciaire ou un simple accompagnement est nécessaire. […]

 Certains cas ne font aucun doute, même s’il n’y a ni pleurs ni coups. […]

« On est là pour soutenir les familles, pas pour dénoncer »

Dans certains cas, rares, le 119 peut directement faire un signalement au procureur. Si le danger est immédiat, l’écoutant peut aussi contacter les services d’urgence. Pour 48 % des appels, le travail consiste à écouter, rassurer et orienter. […]

« On est là pour soutenir les familles, pas pour dénoncer », rappelle Pascal Vigneron, qui souhaiterait que le grand public perde l’idée qu’appeler le 119 est un peu une délation. Si la famille proche est dans 96 % des cas à l’origine des violences présumées, les parents, qui sont les plus nombreux à appeler, font aussi part de leur désarroi. « Parfois, ce sont eux qui appellent parce qu’ils sont dans une situation limite, qu’ils n’arrivent plus et qu’ils s’en rendent compte. Quand vous avez une jeune maman qui appelle en pleine nuit pour dire : “Je n’en peux plus, venez chercher mon bébé ou je le jette par la fenêtre”, c’est vraiment très difficile. C’est aussi à ça que nous servons. Briser les tabous et donner un espace aux gens pour affirmer ce qu’ils n’osent pas dire en société. Et s’ils arrivent à élaborer sur ce genre de pensée, c’est déjà une avancée. »

[…]

Pour tenir le coup, les écoutants se reposent les uns sur les autres, et ne travaillent jamais plus de quatre heures d’affilée. Ils disposent aussi d’une supervision régulière avec un psychologue. […]

Une multiplication d’appels d’adolescents qui se découvrent transgenres

Même s’il ne représente que 10 à 20 % des informations préoccupantes, le 119 est une caisse de résonance des débats de la société. « Les tendances sont pilotées par les débats qui sont dans les médias et dont le grand public a eu écho. Ainsi, la libération de la parole autour des questions de violences sexuelles a entraîné un accroissement des sollicitations sur ce thème », explique Pascal Vigneron. […]

À la faveur de l’explosion des violences intrafamiliales liée au premier confinement, le 119 est monté en puissance. Une rallonge budgétaire a permis de renforcer les équipes et de répondre à l’accroissement des sollicitations à la suite d’une campagne de communication. […]

Reste une question : que deviennent les alertes lancées par le 119 ? «  Régulièrement, dans la presse, nous parlons de situations dramatiques. Cela renforce l’importance de la prévention, souligne Pascal Vigneron.  Il faudrait plus d’écoute, d’accompagnement à la parentalité. Ce qu’il faut, c’est réinscrire les familles isolées dans un tissu social, les sortir de cet isolement qui peut créer un climat de tension. La mise en place de mesures de soutien administratif devrait précéder l’intervention du juge ». Cette évolution culturelle est lente à advenir. […]