Ces médias… désanchanteur !

Médias… Lorsque le rose te va si mal au teint…

Quand on essaye de comprendre pourquoi les idées d’extrême droite se sont à ce point propagées dans la société depuis une trentaine d’années, on ne peut s’empêcher de s’attarder sur le rôle des médias.

Il faut rappeler qu’au début des années 1980 peu de Français connaissaient Jean-Marie Le Pen, et que c’est son passage, en 1984, dans l’émission politique de grande écoute « L’Heure de vérité » qui le mit sur orbite. Il y fut invité à neuf reprises, et ce fut pour lui autant d’occasions en or de matraquer son discours xénophobe sur l’immigration  et de convaincre davantage de Français.

Aujourd’hui, « le phénomène » Zemmour ne peut s’expliquer sans prendre en compte la place de premier choix que les médias lui ont accordée et qui lui a permis de marteler ses théories farfelues sur le déclin français.

En 2015, Laurent Ruquier, penaud, avouait regretter de lui avoir donné la parole pendant des années, dans son émission « On n’est pas couché ». Les médias en général, et la télé en particulier, ne réfléchissent jamais aux conséquences de leurs choix, car ils ne raisonnent qu’en parts de marché.

Ils n’informent pas, ils vendent des espaces publicitaires. Et pour vendre au prix fort les pages de pub, il faut faire de l’audience, et pour faire de l’audience, il faut faire le buzz, et pour faire le buzz, il faut fabriquer des clashs en direct, et pour fabriquer des clashs en direct, il faut des personnalités provocatrices et obscènes.

Les gens raisonnables ne déplacent pas les foules et ne font pas grimper l’Audimat.

Jean- Marie Le Pen et Éric Zemmour illustrent la capacité des médias à fabriquer de toutes pièces des produits politiques qui, sans eux, n’auraient jamais vu le jour.

La relation toxique des médias américains avec Donald Trump en est un autre exemple affligeant. Le débat démocratique s’est mis au niveau des plateaux de télévision et de l’industrie médiatique, et tant pis pour les conséquences politiques !

Le pari fait par les esprits libéraux du XIXe siècle fut celui de l’éducation. La connaissance, la culture et l’instruction éveilleraient les esprits et doteraient le citoyen du libre arbitre et de l’esprit critique qui lui permettraient de faire les bons choix et de ne pas se laisser séduire par les démagogues et les extrémistes.

Le bilan de cet ambitieux projet (certains diront de cette utopie) fut de voir Hitler obtenir 43,9 % des suffrages en 1933 ; Le Pen, 17,8 % en 2002 ; et Zemmour, 14 % d’intention de vote, selon les sondages actuels.

L’apparition des réseaux sociaux n’a fait que décupler ce problème en créant de nouveaux vecteurs de diffusion encore moins contrôlés que les médias traditionnels et qui furent une opportunité extraordinaire pour tous les extrémistes du monde entier : djihadistes, islamistes, racistes, néonazis et complotistes de tout poil

Le Sénat a entendu la semaine dernière une ancienne cadre de Facebook alerter les parlementaires français sur les dérives de son ex-employeur, accusé de contribuer à la désinformation sur les réseaux sociaux. Pourtant, au début des années 2000, le développement d’Internet portait l’espoir de voir l’information se démocratiser et améliorer le débat public.

De la même façon, au début des années 1980, la gauche récemment arrivée au pouvoir entreprit de briser le monopole de l’État sur la télé en l’ouvrant au secteur privé. TF1 fut vendue à Bouygues, et on vit arriver sur les écrans Canal+, La Cinq de Berlusconi, et aujourd’hui Bolloré avec CNews, chaîne quasi officielle de Zemmour. Sans regretter pour autant l’époque où le ministère de l’Information (ça existait) était directement relié à de Gaulle, l’ouverture de l’information au marché n’a pas vraiment enrichi le débat démocratique.

Il y a un personnage aujourd’hui oublié, et on ne s’en plaindra pas, qui fait froid dans le dos quand il parle des médias. C’est Léon Degrelle, fasciste belge d’avant-guerre, hitlérien fanatique, dont l’ascension fulgurante dans les années 1930 fut le fruit de son habileté à utiliser les moyens d’expression de son époque.

Dans les années 1970, de son exil en Espagne, il déclarait, exalté : « Vous m’imaginez avec la télévision ? Mais si je pouvais vous parler toutes les semaines, si vous m’entendiez toutes les semaines, mais vous imaginez les ravages que je ferais. Mais vous deviendriez degrelliens en quelques semaines ! »

Degrelle l’a rêvé, Zemmour l’a fait.


Editorial de Riss – Charlie Hebdo – 17/11/2021