Pour rappel…

Pas de #MeToo dans le « quartier rouge » d’Amsterdam

Par Inna Shevchenko – Charlie Hebdo – 20 Mars 2020Source

Le soir du 8 mars 2020, Journée des droits des femmes, je déambule dans des rues envahies et animées. La foule et le volume sonore donnent l’impression d’une fête. Les lumières colorées qui clignotent et la musique qui vient de tous côtés parachèvent l’atmosphère joyeuse.

Personne ne crie de slogans féministes ni ne brandit de pancartes. Au lieu de quoi, les gens matent des femmes à moitié nues dans des vitrines. Dans le Red Light District d’Amsterdam, le 8 mars est un jour comme les autres pour le tourisme de masse et le commerce sexuel.

Dessin de Zorro – Charlie Hebdo

Le quartier De Wallen existe depuis 1270, et il est rapidement devenu un grand centre de prostitution de par sa proximité avec le port. À Amsterdam, la prostitution a été officiellement interdite au XVIe siècle par les protestants, puis à nouveau légalisée au XVIIIe siècle, pour la joie des soldats français, principaux clients pendant la période napoléonienne. Et malgré une nouvelle interdiction partielle en 1911, aujourd’hui, les 330 bordels à vitrines de De Wallen sont parmi les principales attractions d’Amsterdam pour les visiteurs du monde entier.

« Elles sont belles, elles doivent coûter cher », dit un Anglais à son ami. « P’tain, comment elles tiennent toutes là-dedans ? » s’exclame une passante face à trois prostituées dans une même vitrine. Derrière les vitres éclairées en rouge (ou en bleu, pour les trans), elles posent ou dansent en invitant les clients du geste.

Certaines cognent à la vitre pour attirer l’attention des hommes qui passent. La rue est envahie de touristes de tous âges, souvent venus en groupe ou même en famille, pour le simple plaisir des yeux.

Les gens marchent lentement, observent les femmes encadrées par les vitrines avec curiosité, comme s’ils visitaient une exposition de Toulouse-Lautrec (ou pour, comme disent les gens d’ici, « aapjes kijken » – « regarder les singes »). Ils n’hésitent pas à s’arrêter et à commenter leur apparence, lâcher des blagues lourdingues ou même prendre des photos, malgré le clair désaccord des prostituées.

Ce problématique tourisme de masse ainsi que la criminalité en pleine croissance font partie des raisons pour lesquelles la maire d’Amsterdam, Femke Halsema, a récemment proposé une réhabilitation majeure du quartier. Halsema est la première femme à ce poste en sept cents ans d’histoire de la ville, mais elle n’est pas la première à tenter de changer De Wallen.

En 2008 déjà, le maire, Job Cohen, essaya sans succès de fermer la moitié des bordels et des coffee shops. Même échec en 2009, pour le projet du ministère de la Justice de « nettoyer » le quartier de ses proxénètes et des gangs versés dans le trafic humain. Désormais, Femke Halsema veut ramener la prostitution en intérieur. Elle propose un « centre érotique » ou des « hôtels du sexe », et espère réaliser son ambitieux projet d’ici à l’été.

Mme la maire a contribué à la légalisation de la prostitution aux Pays-Bas en 2000, en tant que membre du Parlement. Avec cette législation, les autorités croyaient protéger les femmes en leur offrant un permis de travail légal. Mais la longue lutte du gouvernement avec De Wallen révèle que la légalisation n’a fait que rendre l’industrie du sexe plus incontrôlable.

Job Cohen a déclaré qu’à Amsterdam on n’a pas affaire à de petits entrepreneurs, contrairement à ce que promettaient les lobbyistes pro-légalisation, mais à « de vastes organisations, impliquées dans le trafic de femmes, de drogue, mais aussi des meurtres et d’autres activités criminelles ». Et si Femke Halsema essaie à son tour de réformer le Red Light District, c’est parce que De Wallen est devenu « un monstre à plusieurs têtes ». Avec son projet, elle admet vouloir également combattre « une augmentation majeure de la prostitution clandestine, sans permis » dans les alentours de De Wallen.

Division au sein des féministes

En déambulant dans le quartier, je me rends compte, à ma grande honte, que je m’intègre à la foule des curieux. Je regarde les gens qui pointent du doigt et se moquent des femmes dans leur vitrine, et soudain, j’entends parler russe : « D’où viens-tu ? Est-ce que tu es de chez nous ? » demande un jeune homme. « Je serai d’où tu voudras si tu as besoin de mes services  », répond dans la même langue la femme qui sourit en le faisant entrer.

Dans toute la rue, les prostituées lancent des exclamations en espagnol, en russe ou en anglais à l’adresse des clients potentiels. Karina Schaapman, ancienne prostituée qui était membre du conseil municipal d’Amsterdam, a rédigé un rapport révélant que plus de 75 % des prostituées de la ville sont originaires des pays de l’Est, d’Afrique et d’Asie.

Elle y nomme et y dénonce également des dizaines de proxénètes violents qui opèrent à De Wallen. En 2016, quand l’Onu a publié son rapport sur le trafic des êtres humains, la Belgique, l’Allemagne et les Pays-Bas, où la prostitution est légalisée, culminaient parmi les premières destinations du monde pour les personnes exploitées. Ce qui ne devrait surprendre personne, malgré les nombreux efforts des lobbyistes de l’industrie du sexe pour séparer la prostitution du trafic d’êtres humains. Toujours d’après l’Onu, la grande majorité des victimes de ce trafic dans le monde est destinée à l’exploitation sexuelle.

Dessin de Zorro – Charlie Hebdo

La prostitution est une des questions les plus clivantes au sein des débats féministes en Occident. Les attaques contre les militantes abolitionnistes, notamment du Mouvement du nid, par des féministes antifascistes et « pro-sexe », pendant la manifestation du 8 mars, à Paris, sont une expression parmi d’autres des désaccords majeurs sur le sujet. Il y a ceux qui font campagne pour la légalisation, prétendant que vendre du sexe est un droit. Et d’autres, pour la pénalisation des clients, qui sont plutôt convaincus que c’est au contraire ne pas être vendue ou achetée pour du sexe qui est un droit.

Mais les deux camps réclament plus de sécurité pour les prostituées, parce que, en dépit des déclarations selon lesquelles « la prostitution est une profession comme une autre », cela reste l’une des activités les plus dangereuses et les plus dégradantes. Entre 50 et 75 % des prostituées sont exposées à la violence des clients. Et elles signalent rarement les cas de viol.

Dans la mesure où le « consentement » est donné par des personnes économiquement et socialement vulnérables, et monétisé, la prostitution n’est pas un acte sexuel équitable. Le travail des prostituées implique une position subordonnée au client, qui paye pour un service intime, les exposant quotidiennement à des risques de viol et d’agression sexuelle.

La légalisation de la prostitution comme la pénalisation du client (en Suède, en Finlande ou en France) ont leurs ­limites. Pourtant, les exemples de l’Allemagne ou des Pays-Bas montrent qu’un très faible nombre de femmes ont obtenu un statut officiel de « travailleuse du sexe » dans le cadre de la légalisation, laissant la plupart d’entre elles dans l’illégalité.

C’est dû au fait que, souvent, elles n’ont pas de papiers, et que celles qui en ont ne souhaitent pas dépendre officiellement de proxénètes devenus, par la grâce de la loi, d’honnêtes entrepreneurs. La Suède – qui pénalise les clients depuis 1999 – prétend avoir réussi à faire baisser la prostitution et le trafic humain dans le pays. Avec les amendements de 2011, le pays offre aussi aux survivantes la possibilité de réclamer des compensations aux proxénètes, ainsi que le moyen d’obtenir des allocations pour celles qui veulent quitter le business du sexe.

La prostitution, symbole de liberté sexuelle ?

Le nouveau projet de la maire d’Amsterdam peut-il vraiment améliorer la situation générale et protéger les prostituées, ou ne fera-t-il que cacher le problème aux yeux du ­public ? À l’ère #MeToo, une question demeure, plus impor­tante : peut-on continuer à considérer la prostitution, fondée sur un rapport de force inégal entre les hommes et les femmes, comme un symbole de la liberté sexuelle de ces dernières ?

Une société égalitaire idéale, que nous autres féministes appelons désespérément de nos vœux, peut-elle inclure une notion tarifée du consentement ? Et cette société égalitaire peut-elle ­admettre une profession majoritairement réservée aux femmes, qui les expose à un traitement dégradant de chaque instant ?

Si le combat actuel contre les crimes sexuels et les agresseurs utilisant leur argent et leur influence contre leurs victimes n’est pas une hypocrisie, le débat public et institutionnel sur l’industrie du sexe doit être relancé. Et la France, où la pénalisation du client a été adoptée avec succès mais où la prostitution des mineurs s’accroît, doit aborder le problème avec de nouveaux mécanismes.


Quelques mots… qui bien évidemment n’engage que son auteur… la prostitution forcée, l’asservissement sexuel par contrainte des femmes (et hommes) est heureusement punissable par des lois.

Maintenant de là à condamner le « travail » sexuel assumé sans proxénète, il y a certainement un pas d’autant que certaines femmes — certains hommes — n’hésiteront pas à exercer « une forme de prostitution rémunérée » parfois directement, souvent indirectement pour obtenir une promotion, un mariage très avantageux financièrement…

MC