La prostitution des mineures…

… un problème majeur de la société »


Comment arrêter un phénomène qui, malgré la réglementation, explose, change de forme et se « professionnalise » ?

Rencontre avec Stéphanie Caradec, directrice du mouvement Le Nid, une association qui, depuis 70 ans, lutte pour l’abolition de la prostitution.

Quel est votre sentiment par rapport aux décisions du plan intergouvernemental de lutte contre la prostitution des mineurs ?

Stéphanie Caradec. Tout d’abord, on salue l’existence d’un plan intergouvernemental sur cette question. On se réjouit aussi qu’il soit financé à hauteur de 14 millions d’euros. C’est une bonne nouvelle que ministres et secrétaires d’État de la Justice, de l’Intérieur, de la Politique de la Ville, de la Jeunesse ou de la Solidarité et de la Santé, se retrouvent pour évoquer ce problème majeur de société : la prostitution des mineures. La dimension interministérielle permet d’aborder toutes les facettes du problème. C’est primordial pour lutter contre.

De même, le développement de la prévention dans les établissements du secondaire et l’ambition de développer, grâce à la formation, une « culture commune » auprès de nombreux professionnels : action médico-sociale et éducative, services de santé, police et justice est une bonne chose. Le gouvernement promet aussi une prise en charge immédiate des victimes dès les premiers signes de détresse.

Comment avez-vous travaillé en amont lors des travaux préparatoires ? Et quelle était la position du Nid ?

Stéphanie Caradec. Nous avons fait partie du groupe de travail préparatoire, présidé par Catherine Champrenault, procureure générale de Paris. Des discussions qui ont duré neuf mois. Si on salue l’intention, on s’interroge car il y a encore peu de détails sur la façon dont les actions seront menées et bien sûr, nous regrettons le grand absent des préconisations du plan : le « client ». Plus précisément, le plan indique que les « clients » et les proxénètes « nourrissent » le phénomène, mais aucune action concrète n’a été annoncée pour améliorer la répression des hommes qui achètent des actes sexuels à des enfants. L’État doit aller plus loin.  […]

Qu’est-ce qui fait que les lois sont-elles si peu ou si mal appliquées ?

Stéphanie Caradec. Parce qu’il y a une chose qui s’appelle le sexisme et le patriarcat qui accepte toujours l’achat d’actes sexuels, surtout quand c’est majoritairement auprès de femmes. Acheter un rapport sexuel avec une adolescente est un délit. Les proxénètes comme les « clients prostitueurs » sont, en principe, sanctionnés. Mais dans les faits, c’est beaucoup plus compliqué.  […]

Qu’est-ce qui cloche alors et que faudrait-il faire ?

Stéphanie Caradec. Le sujet est toujours sensible.  […] [Il faudrait] dire [clairement et sanctionnerjuridiquement que] le fait d’acheter le corps d’une adolescente, c’est de la pédocriminalité.

 […]

Votre association travaille sur la prostitution depuis des décennies. Comment voyez-vous son évolution, notamment pour les mineures ?

Stéphanie Caradec. S’il est difficile de donner un nombre précis de jeunes filles mineures prostituées, une chose est sûre, Internet et les réseaux sociaux sont un immense facilitateur pour le passage dans la prostitution. […]

Avec Internet, les possibilités d’entrer en contact sont immenses. Même plus besoin de trouver une excuse pour sortir de chez soi et aller au bois de Boulogne. Ils peuvent faire leur marché à domicile, devant leur ordinateur. Ils ne prennent plus de risques. Les réseaux sociaux et les plateformes locatives comme Airbnb sont des facilitateurs énormes qui ont fait exploser le proxénétisme des mineures.

 […]

Les médias insistent beaucoup sur l’argent facile, la vie futile des jeunes prostituées. Est-ce raccord avec la réalité à laquelle vous vous frottez ?

Stéphanie Caradec. Au départ, la plupart disent : « J’assume ». C’est classique chez les mineures comme chez les adultes. Mais dès que le lien de confiance est créé avec des militants de l’association par exemple, elles nous disent : « Je voudrais faire autre chose ». Dire que la prostitution permet de gagner de l’argent facile, c’est vrai pour les proxénètes mais faux pour les prostituées.  […]

Pourtant des policiers et magistrats notent un « effet Zahia », un attrait pour une vie fantasmée d’escort et une tendance à évoquer la prostitution comme un « métier » ?

Stéphanie Caradec. Comment s’en étonner quand la société, les modèles commerciaux poussent à l’hyper-sexualisation des corps des femmes et au virilisme des hommes. […] Une des façons de lutter est […] d’employer les bons mots, de faire de la prévention auprès des jeunes et d’avoir les moyens humains et financiers pour empêcher les jeunes de tomber dans la prostitution et aider celles et ceux qui veulent en sortir. C’est-à-dire l’écrasante majorité.


Natacha Devanda – Charlie Hebdo Web – Source (Extraits)


Le mouvement Le Nid est une association dite « abolitionniste » qui lutte contre les réseaux proxénètes, milite pour l’abolition de la prostitution tout en aidant celles et ceux qui se prostituent. Elle édite une revue trimestrielle Prostitution et société. Le mouvement du Nid mène des actions d’accompagnement des personnes prostituées mais aussi de la prévention auprès des jeunes dans les écoles, la sensibilisation des acteurs sociaux et du grand public.