Loukachenko et l’UE

À la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, plusieurs milliers d’exilés irakiens, syriens, africains se trouvent pris au piège entre les forces du dictateur Alexandre Loukachenko qui les poussent vers l’Union et la police polonaise qui les empêche d’entrer, avec le soutien des États membres.

Un usage cynique de la menace migratoire qui n’est pas nouveau, décrypte Virginie Guiraudon, directrice de recherche au CNRS.

Quels sont les précédents?

Virginie Guiraudon – Dans les années 1990, le Libyen Kadhafi, au ban des nations après l’attentat terroriste de Lockerbie (1988), a imposé son retour sur la scène internationale en retenant les exilés sur son sol. La Turquie d’Erdogan a obtenu, en 2016, 6 milliards d’euros de l’UE pour garder les migrants. Le Maroc use du même levier pour négocier des accords sur les zones de pêche ou manifester son mécontentement sur des dossiers politiques. Aujourd’hui, la Biélorussie proteste contre les sanctions européennes consécutives au détournement d’un avion transportant un opposant biélorusse, en 2020. Mais, plus que négocier, elle semble surtout vouloir déstabiliser la région. Loukachenko souhaite voir des incidents graves à la frontière, afin de discréditer une Union qui apparaîtrait incapable d’empêcher des migrants de mourir à ses portes.

Quel jeu joue la Pologne?

V.G. – Elle a refusé l’aide de l’agence européenne Frontex — contrairement à la Lituanie et la Lettonie, aux frontières desquelles des migrants ont aussi été envoyés. Critiquée depuis des mois à propos des droits de l’homme et de l’État de droit, la Pologne tient là l’occasion de se présenter comme le dernier rempart contre les dictatures à l’Est et les migrants. Elle engrange de multiples appels européens à la « solidarité » pour l’aider à repousser ces personnes, éventuellement en violation du droit international et des valeurs que l’Union entendait, récemment encore, lui imposer.

Quel avenir pour ces exilés?

V.G. – Je suis frappée de voir qu’aucun responsable européen ne propose de demander à la Pologne de faire ce que font la Grèce ou l’Italie : enregistrer les arrivants et soit les renvoyer, soit étudier leurs demandes d’asile, puis établir une répartition. Depuis 2015, le durcissement sur l’immigration est très clair, on l’a vu après la chute de Kaboul cet été. C’est une vraie fuite en avant : l’Europe a désormais tellement peur des migrants, quel que soit leur nombre, que les dictateurs disposent avec cette menace d’un levier d’une puissance effrayante.


Juliette Bénabent – Télérama N°3749 – 17/11/2021


Des milliers de migrants se heurtent au mur de la honte

Piégés à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, des migrants sont abandonnés dans des conditions épouvantables. Les ONG évoquent une crise humanitaire. L’UE confirme sa politique de la forteresse.

Les images sont insoutenables, de ces hommes, femmes et enfants, emmitouflés comme ils peuvent, dans un froid glacial, qui font face à des militaires polonais postés derrière des fils de barbelés, déterminés à leur barrer le passage. Entre 3 000 et 4 000 migrants, originaires principalement d’Irak, sont ainsi immobilisés à la frontière UE-Biélorussie. Au moindre mouvement en avant, ils sont arrosés de gaz lacrymogène et se font refouler. S’ils reculent, ils se heurtent aux forces de l’ordre biélorusses qui veillent à les maintenir sur place. Les ONG évoquent une crise humanitaire en cours alors que les températures chutent en dessous de zéro, et appellent à une désescalade pour aider les migrants. Au moins 11 personnes sont mortes, rapportent ces organisations. Lire aussi : Pologne-Biélorussie. Reportage à la frontière de l’enfer pour les migrants

Les Occidentaux accusent le Biélorusse Alexandre Loukachenko d’avoir délibérément orchestré la crise. « Attirer les migrants en profitant de leur fragilité est une des choses les plus faciles au monde. Les mettre en scène, en plaçant des femmes, des enfants et des bébés devant les gardes-frontières, n’est pas très compliqué non plus. L’objectif est de déstabiliser l’UE », a fustigé le vice-président de la Commission européenne Margaritis Schinas. Les ministres des Affaires étrangères de l’UE se réunissent aujourd’hui en vue d’élargir les sanctions imposées à la Biélorussie à la suite de sa répression contre les opposants de Loukachenko, qui dirige le pays depuis près de trente ans. Sont visées les compagnies aériennes, les agences de voyages et les fonctionnaires « qui participent au trafic de migrants vers la Biélorussie », a averti le chef de la politique étrangère de l’UE, Josep Borrell. « Loukachenko s’est trompé. Il croyait qu’en ripostant de cette façon, il allait nous tordre le bras et faire annuler les sanctions. C’est tout le contraire qui se produit », a-t-il déclaré au Journal du dimanche.

Vladimir Poutine mis en cause

Les pressions diplomatiques semblent déboucher. La Turquie interdit désormais aux Irakiens, aux Syriens et aux Yéménites de se rendre en Biélorussie. La compagnie aérienne syrienne privée Cham Wings Airlines interrompt également ses vols vers Minsk. En Irak, la compagnie privée Fly Baghdad aurait également suspendu ses vols vers cette direction. Les dirigeants occidentaux regardent aussi, et surtout, vers la Russie, soupçonnée de couvrir l’opération biélorusse. Directement mis en cause, le président russe, Vladimir Poutine, a pointé dans un premier temps la responsabilité des pays européens dans l’accélération des flux migratoires . «  C’est de leur propre faute. Politique, militaire et économique. Ils ont eux-mêmes créé les conditions pour que des milliers et des centaines de milliers de personnes arrivent. Maintenant, ils cherchent des coupables sur qui rejeter la responsabilité de ce qu’il se passe », a-t-il martelé dans une émission sur la chaîne de télévision Rossiya. Il serait à présent disposé à contribuer à la résolution de la crise. « Nous sommes prêts à faire tout ce que nous pouvons, s’il y a quelque chose que nous pouvons faire », promet-il.

L’Europe cautionne du même coup le discours xénophobe et anti-migrants du gouvernement polonais.

La Pologne durcit le ton de son côté. Varsovie met en garde contre des flux plus importants dans la foulée de la réunion de l’UE. La police a indiqué sur Twitter que 50 migrants qui ont traversé samedi la barrière ont tous été arrêtés. Le pays verrait bien une fermeture complète de la frontière avec la Biélorussie . «  Toute la communauté (européenne) devrait contribuer à la construction d’un mur », souhaite le premier ministre Mateusz Morawiecki.

L’UE se prépare ainsi à faire corps pour défendre sa frontière. Les dirigeants se répandent en déclarations de fermeté et autres promesses de sanctions sans jamais évoquer l’urgence humanitaire. Pas la moindre parole d’indignation devant ces milliers de personnes abandonnées à leur triste sort dans des conditions de vie épouvantables. Comment imaginer que des solutions ne puissent pas être trouvées pour 3 000 migrants, poussés par le désespoir et pions dans le bras de fer entre deux régimes totalitaires, en situation de détresse à l’arrivée du grand froid ? L’Europe cautionne du même coup le discours xénophobe et anti-migrants du gouvernement polonais. Elle confirme sa politique de la forteresse et encourage les prises de position de toutes les extrêmes droites à travers le continent. Un mur est d’ores et déjà bien là, celui de la honte. Seule empreinte de dignité : la solidarité discrète de citoyens biélorusses et polonais qui viennent en aide aux familles de migrants dans l’obscurité des forêts.


Nadjib Touaibia – L’Humanité – Source


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