Présents inconsidérés !

Cette semaine à Glasgow, les pays riches et les pays pauvres ont plaidé leur cause pour sauver la planète.

On a ainsi pu voir une représentante du Kenya et une femme d’une tribu d’Amérique du Sud, arborant leur coiffure traditionnelle, dire que leur peuple était victime d’une famine causée par le réchauffement climatique. Et probablement bien d’autres ethnies que la télévision n’a pas montrées, car ces deux-là étaient suffisantes pour faire un bon sujet pour le journal de 20 heures.

Comme les prostituées des bordels d’autrefois que la mère maquerelle exhibait devant le client afin qu’il fasse son choix, la C0P26 a fait défiler sous nos yeux des échantillons de l’espèce humaine en danger de mort pour nous serrer le coeur et nous pousser à prendre les bonnes décisions.

Triste spectacle que l’humanité qui s’est déjà faite à l’idée qu’il lui faudra se séparer d’une partie d’elle-même. «Ave Caesar, morituri te salutant (1) », criaient Les gladiateurs dans l’arène devant l’empereur avant de combattre jusqu’à la mort.

C’est un peu ce que semblaient dire les représentants de ces peuples, sacrifiés pour que d’autres conservent leur mode de vie. Ils vont disparaître, engloutis par les marées ou dissous par la sécheresse, pour que nous puissions continuer de rouler en voiture électrique, de posséder trois téléphones portables et deux consoles de jeux, de circuler en trottinette électrique et de nous payer des vacances à l’autre bout du monde en avion pour voir des paysages « encore plus beaux en vrai ».

Des médecins ont avoué que, durant la crise du Covid, ils avaient parfois dû faire des choix. Soigner les plus gravement malades, et reprogrammer plus tard les opérations des patients les moins atteints, au risque de les voir décéder entre-temps.

Les sauveteurs qui sont intervenus au Bataclan ont raconté qu’ils avaient dû choisir entre les victimes qui avaient une chance de s’en sortir et celles qui n’en avaient plus aucune.

Cette C0P26 ressemble à un poste de secours où sont triés ceux qui seront sauvés et ceux qui ne le seront pas. Les tribus qui survivront et celles qui disparaîtront. Et la nôtre semble avoir été choisie : la tribu des pays riches, bien nourrie, bien grasse, bien au chaud dans ses mai­sons, calée devant un écran de télé alimenté par l’énergie nucléaire. Les autres devront se débrouiller seules.

Notre société moderne est construite sur l’idée du bien-être, de la facilité et du plaisir. Les privations, les restrictions, les renoncements sont vécus non seulement comme des contrariétés personnelles, mais comme un échec civilisationnel. Les dirigeants des pays du monde sont donc contraints de nous faire croire que la promesse d’abondance et de jouissance sera éternelle.

Pour tenir cet objectif chimérique, la vérité que personne ne veut admettre est que des membres de la communauté des hommes seront immolés pour que d’autres survivent. Qui sera le mousse que l’équipage dévorera pour que le voyage continue?

Exposer ainsi le problème du réchauffement climatique n’est pas très agréable car nous sommes acculés à choisir entre deux issues déplaisantes : soit nous remettons en cause profondément notre mode de vie, soit nous le maintenons tel qu’il est, mais aux dépens d’autres êtres humains.

On peut toujours fuir ses responsabilités en se convainquant qu’on n’avait pas le choix. Mais en réalité, on a toujours le choix, y compris celui de sacrifier sa propre vie pour sauver celle d’autrui, car la seule personne sur laquelle un humain a droit de vie ou de mort, c’est seulement lui-même.

La vie de ses semblables ne lui appartient pas, même dans les moments les plus tragiques. Cette crise climatique nous déstabilise car elle met à l’épreuve la solidité de nos valeurs.

Sommes-nous les créatures sophistiquées et raffinées que nous pensons être, ou au contraire de banals mammifères qui, pour sauver leur peau, n’hésiteront pas à dévorer leurs congénères? Le choix sera non seulement difficile à faire, il sera encore plus terrible à assumer. En jouissant d’une vie qui devrait tout au sacrifice de celle des autres.


Édito du 10/11/2021 – RISS – Charlie Hebdo


  1. Salut Empereur, ceux qui vont mourir te saluent.

Une réflexion sur “Présents inconsidérés !

  1. jjbey 12/11/2021 / 08:33

    Riss a raison sauf qu’il oublie de dire que le système dans lequel nous vivons, dirigé par quelques individus seulement, est seul responsable de notre mode de vie, seul responsable des choix économiques…….. Chacun peut évidemment participer à la baisse de consommation et décider de ne plus voyager par exemple, ce qui n’empêchera pas les plus riches de continuer à le faire ni le système de changer. En finir avec ce système mortifère est d’une urgence planétaire.

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